1974

Publication originale (en anglais) : Spartacist n° 22, hiver 1973–74
Les notes de bas de page sont tirées de l'article original dans Spartacist.
Traduit de l'anglais par MIA.

Edmund Samarakkody

La lutte pour le trotskisme à Ceylan

Pendant les deux décennies qui ont précédé 1964, les dirigeants du Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale 1 prétendaient que le LSSP 2 était le parti de masse trotskiste le plus puissant au sein de l'organisation mondiale. Il ne fait aucun doute que le LSSP était le parti ouvrier qui bénéficiait de la plus large base de masse. Il était à la tête d'un secteur considérable du mouvement syndical et bénéficiait d'un soutien solide dans des secteurs de la paysannerie et de la petite bourgeoisie urbaine. Il avait la réputation d'être intransigeant dans son opposition au capitalisme-impérialisme et de diriger de manière incorruptible et militante la classe ouvrière et les travailleurs, ainsi que de défendre les droits de la minorité tamoule. 3 Selon les mots d'Ernest Mandel, un dirigeant du Secrétariat unifié, « Colvin R. de Silva et Leslie Gunawardena étaient de brillants penseurs marxistes qui ont écrit certains des meilleurs pamphlets révolutionnaires d'Asie du Sud-Est... Ils ont sans aucun doute assimilé l'ensemble des concepts fondamentaux du trotskisme. » 4

Cependant, c'est le même parti, le LSSP, avec sa réputation d'intransigeance révolutionnaire et ses « brillants penseurs marxistes », qui s'est ignominieusement effondré en juin 1964, lorsque, par une décision majoritaire, il est entré dans un gouvernement de coalition avec le SLFP, 5 le parti de la soi-disant bourgeoisie nationale ou libérale, juste au moment où la faillite de la politique du gouvernement de Sirima Bandaranaike devenait manifeste pour la classe ouvrière et les travailleurs et où les conditions mûrissaient pour le développement de la lutte de masse contre le gouvernement et la classe capitaliste.

Non seulement ce parti réputé trotskiste a rejoint les rangs des opportunistes par cette alliance avec la bourgeoisie pour la trahison des masses, mais en 1971, il est devenu directement responsable du pire massacre de jeunes jamais connu à Ceylan ou ailleurs – les massacres par la police et l’armée, par balles et tortures, de milliers de jeunes qui se sont révoltés contre le gouvernement de coalition capitaliste. Et c’est ce parti qui aujourd’hui, avec les staliniens, soutient un régime capitaliste qui prépare la voie, à la manière des Allende, à une dictature militaire ouverte.

Mais pourquoi cela s'est-il produit ? Comment ce parti « trotskiste » a-t-il pu s'effondrer et rejoindre les rangs des traîtres staliniens et sociaux-démocrates ?

Nous laisserons le soin à Ernest Mandel, du Secrétariat unifié, de répondre à cette question. Voici son explication dans un article publié dans l' International Socialist Review à l'automne 1964 : « Ce n'était un secret pour aucun membre du mouvement trotskiste mondial, informé des problèmes particuliers de la Quatrième Internationale, que la section de Ceylan, le Lanka Sama Samaja Party, était une organisation à laquelle le terme « trotskiste » devait être appliqué avec une série de réserves précises... » Mandel, semble-t-il, n'a jamais douté du caractère du LSSP. Selon lui, « le groupe d'intellectuels trotskistes s'est trouvé tout à coup à la tête de la plus grande organisation ouvrière du pays... Cependant, le parti qu'ils dirigeaient ne pouvait pas vraiment être appelé « bolchevik ».

Le dilemme de Mandel quant à la caractérisation de ce parti est compréhensible. Pendant plus de deux décennies, le LSSP a été l'unité ceylanaise du Secrétariat international (SI) et plus tard du Secrétariat unifié (SU), qui prétendaient être la continuation de l'organisation fondée par Trotsky. Mandel et les dirigeants du Secrétariat unifié ont été appelés à expliquer comment un parti comme le LSSP avait pu rester une unité d'une organisation internationale se revendiquant trotskyste ! C'est à cette question que Mandel n'a pas répondu. Et son incapacité à faire face à cette question pourrait bien être la raison pour laquelle il a eu recours à l'équivoque concernant le caractère de ce parti.

Selon Mandel, le LSSP avait un caractère hybride. « C'était un parti qui combinait des cadres syndicaux socialistes de gauche, des ouvriers révolutionnaires qui avaient acquis une conscience de classe mais pas une éducation spécifiquement marxiste-révolutionnaire, et quelques centaines de véritables cadres marxistes-révolutionnaires...

« En fait, tout en étant formellement un parti trotskiste, le LSSP fonctionnait dans plusieurs domaines de manière comparable à un parti social-démocrate de gauche dans un pays semi-colonial relativement « prospère » ; c’est-à-dire qu’il était le principal véhicule électoral des masses pauvres et qu’il fournissait la direction principale des syndicats. »

Si en effet « le LSSP fonctionnait dans plusieurs domaines de manière comparable à un parti social-démocrate de gauche », et s’il fonctionnait en effet comme « le principal véhicule électoral des masses pauvres », il n’était nullement difficile de comprendre comment les dirigeants de ce parti avaient accepté des portefeuilles dans un gouvernement bourgeois en 1964 et avaient continué dans cette voie par la suite.

Mais si, comme Mandel le dit, il s'agit d'une « défaite du trotskisme à Ceylan », il est nécessaire de déterminer ce qui, selon lui, a précisément conduit à cette défaite. « La défaite subie par le trotskisme à Ceylan », dit Mandel, « est donc essentiellement l'histoire de comment et pourquoi le groupe de Colvin R. de Silva et de Leslie Gunawardena [« marxiste » – ES] a perdu la direction du parti à cause de ses propres faiblesses et de ses contradictions internes… »

Mandel mentionne ces « faiblesses et contradictions internes » – le défaut fatal était que ces dirigeants politiques clés ne s'occupaient pas à plein temps du travail du parti – ils restaient des dirigeants à temps partiel… les dirigeants de l'aile véritablement trotskiste du LSSP n'ont pas changé leur vie quotidienne pour s'accorder avec leurs convictions révolutionnaires. 6

Si les « faiblesses et les contradictions internes des dirigeants » étaient bien réelles, il est nécessaire pour les marxistes révolutionnaires d’aller au-delà des qualités personnelles des dirigeants d’un parti prétendument révolutionnaire pour déterminer pourquoi un tel parti a trahi le mouvement révolutionnaire et les masses. Mandel a complètement tort d’affirmer que les faiblesses des dirigeants ont été « essentiellement » la cause de l’effondrement du LSSP. C’est du subjectivisme pur et simple.

Le dilemme de Mandel demeure. Lui et les autres dirigeants du Secrétariat unifié n'étaient pas prêts à accepter leur part de responsabilité dans l'effondrement du LSSP, qui pendant deux décennies fut accepté comme une section du Secrétariat international, devenu plus tard Secrétariat unifié.

L'acceptation formelle du programme ne peut jamais être le critère d'un parti marxiste révolutionnaire. C'est évidemment un lieu commun. D'autre part, ce qui est fondamental dans la conception léniniste du parti, c'est que la politique du parti est basée sur le programme révolutionnaire et surtout sur l'activité dans une perspective révolutionnaire.

Quant au LSSP, il n'y eut même pas d'acceptation formelle d'un programme trotskiste, car en réalité il n'y avait pas de programme comme tel. Ce qu'on appelait programme, jusqu'en 1950 (congrès d'unité), n'était qu'une liste d'« objectifs fondamentaux », une brève explication d'un programme transitoire, une liste de revendications transitoires et les positions du parti sur la guerre impérialiste, la défense de l'Union soviétique, les partis staliniens et le front populaire.

Une analyse marxiste des facteurs socio-économiques du pays, des forces et des rapports de classe, du caractère et de la dynamique de la révolution de Ceylan, toutes ces questions n'avaient pas leur place dans ce « programme » ! Les documents sur les questions programmatiques n'ont jamais été l'héritage du parti. Les dirigeants du Secrétariat unifié, les Mandel et Pierre Frank, ne pouvaient pas non plus faire état d'une quelconque intervention de leur part auprès du LSSP à cet égard.

La scission de 1942

L'existence, dès le début, d'une aile marxiste dans ce parti de type social-démocrate était le véritable espoir de ce parti. Et en effet, les dirigeants de l'Internationale ont eu raison de compter sur ce groupe pour l'orientation révolutionnaire de ce parti.

Et l’opportunité s’est présentée à ce groupe et aussi aux dirigeants de l’[Internationale], lorsque la première scission a eu lieu au sein du LSSP entre la section réformiste de Philip Gunawardena/N.M. Perera et la section marxiste de Leslie [Gunawardena]/Colvin [R. de Silva]/Bernard [Soysa] en 1942.

C'est la tentative de l'aile marxiste de réorganiser le parti programmatiquement et organisationnellement sur des lignes bolcheviques qui a conduit à l'opposition de l'aile réformiste de Philip Gunawardena/N.M. Perera et à la scission de 1942. L'expulsion de Philip Gunawardena et N.M. Perera de l'Internationale et l'acceptation du Parti bolchevique Samasamaja (BSP) 7 comme unité de Ceylan ont créé des conditions favorables à la construction du parti révolutionnaire.

Bien qu'au début la politique de la scission n'était pas tout à fait claire pour la base du BSP, l'évolution ultérieure du groupe N.M./Philip a mis au grand jour les différentes orientations. Par exemple, le groupe N.M./Philip a fait la preuve de son opportunisme profond lorsque la fraction parlementaire de son parti a refusé de voter contre le statut d'"indépendance" accordé par les Britanniques en 1947. La fraction BSP a cependant voté contre cette fausse indépendance. 8

D'autre part, au cours des sept années de son existence indépendante, le BSP a pris des mesures significatives pour élever le niveau idéologique du parti, développer des cadres révolutionnaires et orienter les syndicats et autres activités de masse dans une perspective révolutionnaire.

L'unification

Cependant, cette évolution favorable au trotskisme à Ceylan connut un revers lorsque le BSP décida de s'unir avec le groupe réformiste N.M. Perera/Philip Gunawardena (LSSP), qui n'avait, pendant cette période, que renforcé son réformisme, tant dans ses activités syndicales que parlementaires.

De plus, l'unification s'est faite sans aucune discussion sur les problèmes fondamentaux de la révolution de Ceylan, la stratégie et la tactique, sur le stalinisme, le réformisme et le parlementarisme. L'aile marxiste (BSP) a échoué en ce qu'aucun document donnant une orientation correcte sur ces questions importantes n'a été adopté lors de cette unification. Seul le "programme" dont nous avons déjà parlé a été adopté. Ce "programme" était si sommaire et seulement dans les grandes lignes, que l'aile N.M. Perera n'a eu aucune difficulté à entraîner le parti dans sa voie réformiste.

Cette unification, qui se révéla désastreuse pour l'avenir du trotskisme à Ceylan, reçut néanmoins l'approbation des dirigeants du Secrétariat unifié (alors Secrétariat international). Qui plus est, ils considéraient qu'une politique de coexistence avec l'aile réformiste de N.M. Perera était correcte pour le groupe marxiste. Selon Mandel, « le problème de surmonter les vieilles divisions et de bloquer tout ce qui pourrait précipiter une nouvelle scission avec N.M. Perera devint une obsession parmi les principaux dirigeants politiques. Cette politique était correcte en elle-même puisque l'unification avait eu lieu sur une base de principe et que les activités du parti dans son ensemble se déroulaient en accord avec le programme général du trotskisme. » 9 [souligné par nous - ES]

Le programme général du trotskisme

Le programme du trotskisme à Ceylan devait être lié aux problèmes de la révolution de Ceylan.

Comme dans tous les pays arriérés, Ceylan a dû (1950) et doit encore accomplir certaines tâches de la révolution démocratique. La « Constitution de Soulbury », qui était un accord entre la bourgeoisie ceylanaise et les impérialistes britanniques, n’a apporté qu’une fausse indépendance. Bien qu’il y ait eu une indépendance politique sur un vaste territoire, il y avait une marge d’intervention et de contrôle impérialistes, même politique. En tout état de cause, la domination économique de l’impérialisme britannique s’est poursuivie par la possession et le contrôle par les Britanniques des meilleures plantations de thé et de caoutchouc et des agences qui contrôlaient les exportations de tous les produits agricoles et qui détenaient également une part importante des importations du secteur des plantations. Le fonctionnement des banques britanniques et étrangères et la politique de portes ouvertes aux investissements britanniques et autres impérialistes ont réduit la liberté politique à une fiction.

Vingt-cinq ans après l'octroi de la soi-disant Indépendance et l'adoption d'une nouvelle constitution à statut républicain (1971), les politiques socio-économiques de Ceylan, sur un vaste territoire, ne peuvent pas être décidées par un Cabinet ceylanais, mais par le FMI (Fonds Monétaire International) et les impérialistes !

L'aile révolutionnaire (BSP), qui a correctement dénoncé et rejeté la Constitution de Soulbury comme une « fausse indépendance », tandis que l'aile du N.M. Perera approuvait en silence les interprétations bourgeoises à cet égard, n'a pas soulevé cette question de la Constitution de Soulbury avec l'aile du N.M. Perera lors de l'unification de 1950. Ainsi, par implication, le BSP a approuvé l'opportunisme de l'aile du N.M. Perera.

Cela signifie que le LSSP unifié adoptait implicitement l'idée que la bourgeoisie d'un pays arriéré a pu accomplir au milieu du XXe siècle une tâche fondamentale de la révolution démocratique bourgeoise, à savoir la réalisation de la libération nationale de l'impérialisme. Cela signifie que le LSSP était en conflit avec la thèse centrale de la révolution permanente, selon laquelle, arrivée tardivement, une bourgeoisie congénitalement faible dans un pays arriéré est incapable de jouer un rôle dirigeant dans la révolution démocratique ; qu'au contraire, cette bourgeoisie est contre-révolutionnaire ; que les tâches de la révolution démocratique bourgeoise ne peuvent être accomplies que par le prolétariat (la dictature du prolétariat) en alliance avec la paysannerie et malgré l'opposition de la bourgeoisie indigène - qu'il s'agisse des compradores ou de la soi-disant bourgeoisie nationale.

L'hypothèse fausse et intenable selon laquelle les tâches démocratiques bourgeoises avaient été accomplies par la bourgeoisie ceylanaise a conduit le LSSP à pratiquement ignorer par la suite
(a) la lutte pour l'achèvement de l'indépendance de Ceylan ;
(b) la lutte pour les droits des minorités des 2 millions de personnes parlant le tamoul ;
(c) la lutte des paysans pour la terre ; et
(d) la fin de l'oppression et de la discrimination des castes dites déprimées.

C'est ainsi que le LSSP n'avait pas de programme pour développer la lutte anti-impérialiste bien que le parti soit opposé à l'impérialisme. Et c'est ainsi que le LSSP n'avait pas de programme pour développer la lutte des paysans pour la terre bien que le LSSP revendiquait la terre pour les sans-terre.

Bien que le LSSP ait soutenu la langue et d’autres droits de la minorité tamoule et ait appelé à l’acceptation du tamoul comme langue officielle au même titre que la langue cinghalaise, et ait également réclamé des droits de citoyenneté pour les travailleurs tamouls des plantations, il n’avait pas de stratégie pour mettre en œuvre ces revendications.

C'est ainsi que le LSSP n'a pas réussi à mener une lutte cohérente pour l'indépendance de Ceylan et pour l'abolition de la Constitution de Soulbury. Le parti n'a pas réussi à lancer le mot d'ordre d'une Assemblée constituante.

Le refus du LSSP de faire face à la réalité des tâches démocratiques inachevées a donné à la bourgeoisie de Ceylan une occasion inattendue de se poser en amie de la paysannerie et de gagner les masses petites-bourgeoises en général, en revêtant le masque du nationalisme et en parlant le langage des combattants de la liberté.

L'entrée de Bandaranaike au gouvernement

SWRD Bandaranaike [Solomon West Ridgeway Dias Bandaranaike], qui avait rompu avec l'UNP 10 lors de la succession de DS Senanayake [Don Stephen Senanayake], n'a pas tardé à saisir l'occasion. En lançant les slogans « langue cinghalaise uniquement » comme langue officielle pour remplacer l'anglais, « Rendez les bases militaires », « Reprise des domaines appartenant à des étrangers », « Fin des relations féodales dans le domaine foncier », Bandaranaike a rapidement pris la tête du mouvement de masse, en particulier des paysans et de l'intelligentsia de la classe moyenne inférieure. Dirigeant d'un petit parti de huit députés au parlement, Bandaranaike s'est retrouvé au pouvoir en 1956 (MEP - le premier gouvernement Bandaranaike). 11

Bien que Bandaranaike et son SLFP aient rapidement montré leur état de faillite en ce qui concerne
(a) la lutte anti-impérialiste;
(b) la conquête des terres aux paysans; et
(c) l'octroi des droits des minorités et le soi-disant développement économique,
ce parti (SLFP) de la soi-disant bourgeoisie nationale a pu se maintenir au centre de la scène politique pendant une période de près de 17 ans jusqu'à aujourd'hui en raison des mauvaises politiques du LSSP à l'égard de la soi-disant bourgeoisie nationale ou libérale.

Jusqu'à la guerre, la bourgeoisie cinghalaise était restée une bourgeoisie de plantation et de commerce. Ses intérêts se rejoignaient plus ou moins avec ceux de l'impérialisme ; elle fonctionnait dans la perspective d'une coexistence continue avec l'impérialisme. C'étaient les compradores classiques.

Il était cependant inévitable que le développement capitaliste à Ceylan emprunte, même tardivement, la voie de l'industrialisation. Cela signifiait qu'une différenciation au sein de la bourgeoisie conduirait tôt ou tard à l'émergence d'une bourgeoisie à vocation industrielle. Et on pouvait s'attendre à ce que cette nouvelle section de la bourgeoisie soit en conflit avec la vieille bourgeoisie des plantations ou avec son parti, l'UNP, qui contrôlait le pouvoir d'État.

C'est l'existence de ce nouveau secteur de la bourgeoisie, celui des milieux industriels, qui se reflétait dans la scission de Bandaranaike avec l'UNP (1951). De plus, c'est précisément la signification de cette différenciation au sein de la bourgeoisie que le LSSP, qui, selon Mandel, « fonctionnait conformément au programme général du trotskisme », ne parvint pas à comprendre.

La bourgeoisie « nationale » ou « libérale »

Le caractère et le rôle de la bourgeoisie dite nationale ou libérale dans les pays arriérés étaient trop bien connus, en particulier dans le mouvement trotskiste, au moment où cette différenciation eut lieu à Ceylan. La tragédie de la révolution chinoise (1927), le triomphe de Franco en Espagne (1936-1939) et l'échec des mouvements révolutionnaires en Inde et dans les autres pays d'Asie furent fondamentalement liés à l'incapacité des prétendus révolutionnaires à comprendre la nature de la bourgeoisie dite nationale, qui cherche à utiliser les masses, non pour lutter contre l'impérialisme, mais pour obtenir des concessions de la part des maîtres impérialistes.

La principale leçon tirée de l'expérience marxiste à cet égard est que ce secteur de la bourgeoisie, tout en étant capable de mener des actions d'opposition occasionnelles mais faibles contre l'impérialisme, ne peut, avec un certain degré de cohérence, développer une véritable confrontation avec l'impérialisme. Dans le contexte de la réalité de la lutte de classe, la bourgeoisie dite nationale ou libérale doit nécessairement trahir la lutte pour la libération nationale et conclure des compromis traîtres avec l'impérialisme. "Plus elle va à l'Est, plus elle est traîtresse", disait Trotsky. Cela signifie que plus elle arrive tard, plus elle est traîtresse.

Bien que les marxistes révolutionnaires apportent un soutien critique à certaines actions d’opposition de la soi-disant bourgeoisie nationale, ils s’opposent sans équivoque aux régimes bourgeois nationaux ; il reste à leur tâche de mener une lutte cohérente et irréconciliable pour exposer leur véritable rôle de trahison dans la lutte de libération nationale et pour leur arracher la direction de la lutte nationale.

Les régimes de la bourgeoisie dite nationale ou libérale de Ceylan (SLFP, SLFP-LSSP, SLFP-LSSP-CP) ont provoqué un développement tardif mais limité des industries manufacturières, non pas en conflit avec l'impérialisme, mais conjointement avec les capitalistes étrangers, que ce soit dans le secteur public ou privé, sapant dans ce processus l'indépendance politique du pays.

C'est précisément cette question de la bourgeoisie dite nationale ou libérale – la question Bandaranaike – que les dirigeants du LSSP n'ont pas réussi à comprendre à la lumière de l'expérience marxiste. En conséquence, ils ont suivi empiriquement une politique en zigzag qui les a inévitablement conduits au gouvernement de coalition avec le SLFP en 1964.

Le Hartal de 1953 : une semi-insurrection

C'est dans cet état de confusion idéologique et d'incertitude que le LSSP s'est trouvé confronté à l'opportunité de diriger les masses dans la première lutte de masse révolutionnaire de Ceylan contre le gouvernement et la classe capitaliste, atteignant le niveau d'une semi-insurrection.

Avec la fin du boom coréen et la chute des prix des principaux produits d'exportation, le thé et le caoutchouc, le gouvernement capitaliste de l'UNP a décidé de maintenir le niveau de profit des capitalistes et des groupes d'intérêts en imposant des coupes drastiques dans les services sociaux et en augmentant le prix du riz rationné. Alors que le prix du riz était passé de 25 cents à 70 cents [monnaie de Ceylan] par mesure, le gouvernement a supprimé le repas gratuit de midi pour les enfants des écoles et a augmenté les tarifs postaux et ferroviaires.

Le LSSP a pris l’initiative de développer l’agitation de masse sur ces questions. Mais même si le mouvement de masse se développait visiblement autour de ces questions, les dirigeants du LSSP, qui s’étaient empiriquement engagés dans une situation de lutte, n’ont pas réussi à voir les possibilités révolutionnaires de cette situation. Leurs perspectives ne dépassaient pas la protestation de masse contre les actions et les politiques du gouvernement.

Dans ce contexte, les dirigeants du LSSP ont été surpris par la réponse des masses à l’action de protestation d’un jour qui a été décidée.

Bien qu'agissant de manière empirique, le LSSP a appliqué correctement la tactique du front uni. Le groupe de Philip Gunawardena (MEP), les staliniens et même le Parti fédéral (parti minoritaire tamoul dirigé par la bourgeoisie) ont été poussés à devenir les co-sponsors du Hartal 12.

La grève des ouvriers, la fermeture des commerces, l'arrêt du travail des paysans et des autres travailleurs indépendants, qui ont tous eu recours à la lutte par l'action directe en barricadant les routes, en coupant les arbres et les poteaux téléphoniques, en arrêtant les bus et les trains, tout cela s'est transformé en une véritable confrontation avec les forces armées du gouvernement. Il s'est produit une semi-insurrection dans laquelle les masses ont combattu la police et l'armée avec des pierres, des matraques et tout ce qu'elles ont trouvé comme armes. Neuf personnes ont été tuées par les tirs de la police.

Ce que la classe ouvrière et les masses en lutte attendaient, ce n’était pas une simple action de protestation d’un jour et un retour au travail le lendemain. Elles étaient prêtes à lutter pour renverser le gouvernement UNP détesté. En fait, cette action directe des masses continua le lendemain également. Il y avait de fortes chances que cette action Hartal se poursuive pendant plusieurs jours. Mais la direction du LSSP, malgré l’humeur manifeste des travailleurs et d’autres sections des masses, décida de s’en tenir à son plan d’une simple action de protestation et annula le Hartal, empêchant les masses de poursuivre la lutte.

La dynamique de la révolution à Ceylan

Ce que la direction du LSSP n'avait pas réussi à développer théoriquement - la dynamique de la révolution de Ceylan - la lutte du Hartal l'a démontré dans la pratique, même dans ses grandes lignes. Les caractéristiques suivantes se sont nettement dessinées sur la scène politique :

1. Contrairement aux craintes des dirigeants du LSSP (dont certains d’entre eux ont par la suite fait des théories), les masses cinghalaises n’étaient pas si imprégnées de parlementarisme qu’elles auraient dû passer par une longue période parlementaire avant de s’engager sur la voie de la lutte révolutionnaire. Le Hartal a montré que, sous la conduite d’une direction révolutionnaire, les masses pouvaient rapidement se débarrasser de leurs illusions parlementaires et s’engager sur la voie de la lutte de masse menant à la révolution elle-même.

2. Les masses n’ont pas divisé la révolution de Ceylan en deux étapes,
a) une étape anti-impérialiste et anti-féodale et
b) une étape anticapitaliste.
La révolution démocratique et la révolution socialiste se sont fusionnées dans une seule et même lutte. Les problèmes qui ont amené les masses à la lutte révolutionnaire étaient ceux découlant de l’oppression capitaliste impérialiste – augmentation du prix du riz, des billets de train, des tarifs postaux, etc. La classe capitaliste avait besoin d’économiser des devises étrangères en réduisant la ration de riz et en réduisant les services sociaux pour maintenir le niveau de profit capitaliste. Les tâches démocratiques inachevées, l’achèvement de l’indépendance et la fin de l’oppression des minorités et des castes ne pouvaient être accomplies que dans le cadre de la révolution socialiste.

Malgré leur théorie dite des deux étapes, les staliniens se trouvèrent entraînés dans une lutte anticapitaliste et dans un soulèvement contre un gouvernement capitaliste. De plus, contrairement à leur théorie, ils apprirent dans la pratique que la lutte contre l'UNP ne pouvait être séparée de la lutte anticapitaliste.

3. De nouveau, contrairement à l’orientation des staliniens et plus tard aussi du LSSP, ce n’est pas la soi-disant bourgeoisie ou petite bourgeoisie progressiste qui a mené les masses dans cette lutte, mais le prolétariat. Sous la conduite du LSSP, c’est la classe ouvrière qui a joué le rôle principal dans cette lutte. La petite bourgeoisie urbaine et rurale, les paysans, les étudiants et la jeunesse ont tous suivi la direction de la classe ouvrière. Le parti de la soi-disant bourgeoisie progressiste, le SLFP dirigé par Bandaranaike, n’était même pas prêt à être l’un des sponsors de l’action du Hartal.

4. L'alliance du prolétariat et de la paysannerie, qui est à la base de la révolution de Ceylan, a été réalisée dans les faits. La lutte a montré qu'il n'était pas nécessaire pour le prolétariat de former une alliance politique avec un parti bourgeois ou petit-bourgeois pour conquérir la paysannerie. La paysannerie peut être gagnée au côté du prolétariat sur la base du soutien à ses questions brûlantes en opposition à la bourgeoisie.

La direction du LSSP n’a pas su tirer les leçons de cette expérience du Hartal. Elle n’a pas su évaluer théoriquement les événements de cette semi-insurrection et les relier à la théorie de la révolution permanente telle qu’elle s’appliquait à Ceylan, un pays arriéré. La direction du LSSP n’a pas su comprendre que ce qui était urgent et incontournable était l’élévation du niveau idéologique du parti dans la perspective de son développement en un parti de combat révolutionnaire de type bolchevique.

La politique du Secrétariat international

Nous avons déjà noté que, selon Mandel, dans les années qui ont suivi l'unification (LSSP-BSP), « les activités du LSSP dans leur ensemble se déroulaient en accord avec le programme général du trotskisme ».

Ainsi, de l’avis du Secrétariat international, il n’y avait aucune raison pour qu’il intervienne sérieusement à l’égard du LSSP.

La vérité à cet égard était qu'avec le nouveau tournant du Secrétariat International en 1951 (3e Congrès) sous la direction de Pablo, il ne pouvait y avoir, à leur avis, aucun problème pour le LSSP en ce qui concerne le développement idéologique ou la construction d'un parti de type bolchevique.

Selon la thèse du 3e Congrès, il n'était pas nécessaire de construire des partis trotskistes indépendants ; ce qu'il fallait, c'était prendre le « chemin le plus rapide vers les masses » où qu'elles se trouvent, dans les partis staliniens ou autres partis réformistes, pour « intégrer » profondément les cadres marxistes révolutionnaires dans le soi-disant mouvement réel des masses.

La même thèse du 3e Congrès a laissé la porte ouverte à une interprétation selon laquelle les partis staliniens se seraient transformés de barrages à la révolution prolétarienne en partis capables de prendre la voie révolutionnaire.

C'est contre ce tournant liquidationniste de l'Internationale que la minorité dirigée par le SWP (Etats-Unis) se révolta et se sépara en 1953. A la première nouvelle de la scission, la direction du LSSP pencha du côté de la minorité et parut disposée à entreprendre la lutte contre le révisionnisme pabliste et le liquidationnisme. Mais dans l'état de confusion idéologique qui régnait au sein du LSSP et de sa direction, et dans le contexte de la faiblesse théorique du Comité international (CI), 13 les dirigeants du LSSP hésitèrent et sautèrent dans le train de la majorité dirigée par les Mandel, Pierre Frank et les Livio [Maitan].

En réalité, la ligne liquidationniste et révisionniste de Pablo, selon laquelle il n'y a pas besoin de construire des partis marxistes indépendants, et selon laquelle l'urgence est l'"intégration dans le mouvement vivant des masses" - tout cela concorde avec l'orientation des dirigeants du LSSP dont la préoccupation est de développer l'activité de masse - dans les syndicats et dans les électorats sans perspective révolutionnaire.

La scission de 1953

D'autre part, l'orientation pabliste prostalinienne trouva un écho plus que favorable auprès de la faction dirigée par Henry Peiris qui émergea au sein du parti à l'automne 1952. Une résolution de cette faction, dirigée par Henry Peiris, William Silva et T.B. Subasinghe, « déclarait que lors des élections le parti aurait dû mettre en avant le slogan d'un « gouvernement démocratique qui aurait signifié, à son niveau le plus bas, un gouvernement Bandaranaike, et à son niveau le plus élevé, un gouvernement à majorité Sama Samaja ». Elle adopta également la position « selon laquelle le parti devait conclure l'accord et la coopération les plus étroits possibles avec le PC et le groupe Philip dans les domaines syndical et politique » (Brève histoire du LSSP).

C'était évidemment le moment de rechercher les racines du réformisme et du stalinisme qui avaient poussé au sein du LSSP, de dresser le bilan des efforts du LSSP pour aller dans une direction trotskiste. En fait, toutes les questions fondamentales du trotskisme, le programme, l'application de la théorie de la révolution permanente, le caractère de la révolution de Ceylan, le rôle de la bourgeoisie « nationale », les questions de stratégie et de tactique, la conception léniniste du parti, étaient les enjeux de cette lutte fractionnelle qui éclatait au grand jour.

Mais la direction du LSSP mena la lutte contre les réformistes et les staliniens au sein du parti par ses propres méthodes empiriques et de manière ad hoc, en opposant l’orthodoxie trotskiste à la politique des révisionnistes, à la manière du SWP en 1953 lorsqu’il s’opposa à la ligne du 3e Congrès. En conséquence, la lutte factionnelle ne conduisit pas à focaliser l’attention sur les questions fondamentales qui étaient clairement posées à l’ensemble du parti. Elle ne contribua pas non plus à éduquer les membres du parti ni à élever leur niveau idéologique, en particulier lorsque le parti s’engagea plus profondément dans la politique parlementaire, dont Bandaranaike allait bientôt devenir l’acteur principal.

La coopération réactive

N’ayant pas compris le rôle de la soi-disant bourgeoisie nationale, les dirigeants du LSSP ne savaient pas comment traiter avec le gouvernement MEP dirigé par Bandaranaike, formé après les élections parlementaires de 1956.

Cédant à l'hystérie et à l'enthousiasme des masses suite à la victoire électorale du MEP, le LSSP a annoncé son attitude envers le nouveau gouvernement comme une attitude de « coopération réactive ». Il était bien sûr nécessaire de noter la popularité du gouvernement MEP. Il était sans aucun doute impératif pour le LSSP de prendre note du sentiment de masse dominant et de l'humeur des masses par rapport au premier gouvernement Bandaranaike, avant de décider de sa tactique dans la situation. Mais il était impardonnable pour un parti qui se prétend marxiste révolutionnaire de recourir à des formules équivoques et de faire écho aux illusions des masses alors qu'il était impératif d'énoncer catégoriquement les positions du parti. Et dans ce cas, il s'agissait de caractériser correctement le gouvernement MEP, qui était un gouvernement bonapartiste bourgeois cherchant à tromper les masses avec une phraséologie nationaliste et socialiste. Il était du devoir du LSSP d'expliquer patiemment aux masses la vérité sur le caractère de ce gouvernement. Au contraire, le LSSP a choisi l’occasion pour se ranger opportunément du côté des masses, tout en gardant la porte ouverte à des critiques ultérieures du gouvernement lorsque l’humeur des masses changerait.

Les Mandel, les Pierre Frank et les Livio du Secrétariat international regardaient de loin. Ils n'ont jamais exprimé à ce propos leur opinion sur la ligne du LSSP sur cette question. Soit le Secrétariat international a approuvé la ligne du LSSP à cet égard, soit le Secrétariat international n'a pas cherché à intervenir dans les affaires intérieures d'une section de l'Internationale sur la base de son orientation réelle, à savoir que l'Internationale révolutionnaire est une somme de plusieurs partis nationaux fonctionnant indépendamment du centre international !

Mais c'est le régime de Bandaranaike qui a donné au LSSP l'occasion de réévaluer le caractère de ce gouvernement. Bientôt, la faillite des « principes de Bandaranaike » est devenue évidente pour une partie des masses. C'est pour dissimuler cette faillite que Bandaranaike a eu recours au communautarisme qui a conduit aux pires émeutes anti-tamoules de Ceylan (1956-1958). Et ce qui a particulièrement aidé le LSSP, c'est que la classe ouvrière organisée a perdu confiance dans les promesses de Bandaranaike et s'est lancée dans la grève pour obtenir gain de cause.

Mais le LSSP, comme auparavant, n'a agi que de manière empirique. De manière marginale, il a soutenu les grèves de la classe ouvrière et a adopté une attitude plus critique à l'égard de Bandaranaike.

Bien que le LSSP ait correctement noté que le gouvernement Bandaranaike (MEP) était de nature bonapartiste, il n'a pas réussi à tirer la conclusion que les illusions de masse dans un tel gouvernement ne peuvent pas facilement disparaître, et que le LSSP devait lancer une lutte constante sur de nombreux fronts contre le réformisme et le stalinisme pour éloigner les masses de la « politique Bandaranaike ». D'un autre côté, le LSSP croyait naïvement qu'avec l'assassinat de Bandaranaike, la « politique Bandaranaike » avait pris fin. Le LSSP pensait même que la voie était désormais ouverte pour que le parti accède au pouvoir parlementaire.

C'est ainsi que le LSSP décide de lancer toutes ses forces dans les élections de 1960 (mars) dans le but de remporter une majorité au parlement pour former un gouvernement LSSP. Et le Secrétariat international, les Mandel et les Pierre Frank regardent d'un œil approbateur, espérant que le LSSP remporterait une majorité à ces élections.

Mais le SLFP, dirigé par la veuve de Bandaranaike, sortit des élections (mars 1960) avec le plus grand nombre de sièges, bien qu'il ne parvienne pas à obtenir la majorité absolue pour former le gouvernement. Le LSSP fut réduit de 12 à 10 sièges et se retrouva plongé dans une situation de confusion.

Mais ce résultat des élections aurait pu être l'occasion pour le parti de revoir sa politique électorale, ce qui a contribué dans une large mesure à accroître les illusions de masse au parlement et à désorienter les membres du parti. En fait, la décision du parti de briguer une majorité parlementaire était la preuve qu'il avait perdu toute perspective révolutionnaire et qu'il avait accepté la voie parlementaire réformiste et stalinienne, ou la voie dite pacifique vers le socialisme.

Les Mandel et Pierre Frank du Secrétariat international ne sont pas intervenus correctement, même après coup, à cet égard. Les dirigeants du Secrétariat International n'ont pas pu se rendre compte qu'il s'agissait là de la maladie du parlementarisme et du réformisme qui s'était emparée du parti, et non d'une question d'erreur de calcul ou d'évaluation erronée. Voici un échantillon de leur orientation à cet égard :

« Le point de départ doit être une autocritique franche des erreurs d'analyse et d'évaluation commises par le parti avant les élections du 20 mars, à savoir :
a) Elle pensait que la situation objective était favorable à la victoire du mouvement révolutionnaire ;
(b) Il supposait que les masses avaient déjà suffisamment d’expérience avec le SLFP et qu’en conséquence elles pourraient dans leur majorité se tourner vers le LSSP.
(Document du Secrétariat International sur Ceylan, octobre 1960)

Dans ce contexte, il n'était pas surprenant que la direction du LSSP, désormais imprégnée du parlementarisme, ait continué à chercher désespérément des solutions dans la même perspective parlementaire. Et c'est ainsi que le pas suivant fut franchi par le leader de droite N.M. Perera qui défia toutes les positions fondamentales du trotskisme, déclara que le prolétariat de Ceylan avait une vision petite-bourgeoise, que la lutte révolutionnaire de masse menant à la dictature du prolétariat était impossible et proposa crûment que le LSSP entre dans un front de coalition avec le SLFP « sur un programme convenu ».

Quant aux « brillants marxistes » comme Mandel, les Colvin et les Leslie, ils n’étaient qu’à un pas derrière N.M. Perera. En fait, c’est Leslie Gunawardena qui chercha à justifier théoriquement la trahison que Perera n’eut aucune difficulté à proposer à la manière des sociaux-démocrates. Leslie Gunawardena, voyez-vous, était, conformément aux traditions du mouvement trotskiste, contre le front populaire ! Mais, selon Leslie Gunawardena, un front populaire avec un programme anticapitaliste était conforme au programme du trotskisme ! Ainsi, Leslie Gunawardena s’opposa à la proposition de N.M. Perera de former un gouvernement de coalition sur un programme minimum convenu. « Cette action », écrivait Leslie, « était légère et indigne d’un parti qui prétend employer la méthode marxiste » !

Quatre ans plus tard, en juin 1964, ces mêmes « brillants marxistes » dirigés par ce même Leslie s’étaient éloignés de la théorie de Leslie de 1960. Ils s’opposaient à la proposition de N.M. Perera non pas à cause de l’absence d’un programme anticapitaliste, mais parce qu’ils voulaient un gouvernement de coalition entre l’ULF tout entière 14 (LSSP-MEP, PC et SLFP) – ils voulaient un front populaire complet et véritable !

L'opposition

Bien que tardivement, des éléments d'opposition de gauche au sein du LSSP commencèrent à intervenir. En 1957, un an après l'arrivée au pouvoir de Bandaranaike, l'opposition à la politique de « coopération réactive » se manifesta par l'intermédiaire d'un petit groupe au sein du Comité central. Dans son amendement à la résolution politique du Comité central, ce groupe (W. Dharmasena, Robert Gunawardena, Edmund [Samarakkody], Chandra Gunasekera) déclarait :

« Lorsque le gouvernement MEP est arrivé au pouvoir, les masses étaient enivrées d’illusions à l’égard de ce gouvernement. De larges sections des masses proches du parti s’attendaient à ce que le parti soutienne le gouvernement MEP. Dans cette situation, en partie à cause du manque de clarté (du parti) concernant le gouvernement MEP, le parti a offert sa coopération (réponse) au gouvernement tout en ordonnant au groupe parlementaire de siéger dans l’opposition. Comme le parti n’a pas caractérisé le gouvernement MEP comme un gouvernement capitaliste, le fait que le groupe parlementaire ait siégé dans l’opposition ne signalait pas son opposition fondamentale ou son opposition au gouvernement. Quelle que soit l’intention du parti, aux yeux des masses, la clé pour comprendre la position fondamentale du parti par rapport au gouvernement était l’offre de coopération (réponse) du parti. Cette offre de coopération au gouvernement capitaliste était erronée. Le parti aurait pu et aurait dû offrir son soutien aux mesures progressistes du gouvernement tout en déclarant catégoriquement que le gouvernement MEP était un gouvernement capitaliste. Aussi désagréable et inacceptable qu'il ait pu être pour les masses, le parti aurait dû caractériser ce gouvernement comme un gouvernement capitaliste et ensuite procéder à des explications. » (Amendement du groupe Edmund-Robert au CC, 1957).

Dans ses efforts ultérieurs pour combattre le parlementarisme et pour engager le parti sur la voie de la lutte de masse, le groupe a insisté sur le fait que « le but du parti par rapport au gouvernement MEP est le renversement révolutionnaire du gouvernement, c'est-à-dire par la méthode du soulèvement de masse. Les masses ne sont pas prêtes maintenant (aujourd'hui) pour le renversement du gouvernement. Mais vu l'échec du gouvernement à résoudre les problèmes pressants du peuple, vu les dissensions toujours croissantes au sein du MEP et la démoralisation de ses propres rangs, vu le militantisme croissant de la classe ouvrière, la situation peut changer très rapidement, et à tout moment à partir de maintenant, les masses pourraient bien lancer le mot d'ordre « A bas le gouvernement MEP ». Comme pont entre leur conscience actuelle et le stade où elles seront prêtes à l'appel au renversement du gouvernement, le parti adoptera comme mot d'ordre central d'agitation « Nous ne voulons pas du gouvernement capitaliste MEP, nous voulons un gouvernement ouvrier et paysan ».

Ce groupe n'a sans doute pas réussi à s'attaquer aux racines du réformisme dans le parti. Il s'est concentré uniquement sur certains aspects de la politique du parti. Néanmoins, l'orientation de ce groupe laissait entrevoir des possibilités de développement d'une véritable tendance révolutionnaire.

C'était donc un moment opportun pour les dirigeants du Secrétariat International d'intervenir aux côtés des éléments d'opposition de gauche qui émergeaient définitivement. Mais il n'y eut pas une telle intervention, pour la raison que ces dirigeants, les Mandel et les Pierre Frank, n'avaient pas de divergences avec la direction du LSSP quant à leur politique de « coopération réactive » au gouvernement Bandaranaike.

Ce n'est que lorsque les dirigeants du LSSP ont franchi l'inévitable pas de la « coopération réactive » à l'appel au soutien d'un gouvernement SLFP que les dirigeants du Secrétariat international sont intervenus avec un document pour enregistrer leur opposition.

Les dirigeants du Secrétariat International se trouvaient face à un dilemme. Si le LSSP avait raison lorsqu'il a proposé sa coopération (coopération réactive) au premier gouvernement Bandaranaike (MEP), comment pouvait-il avoir tort lorsqu'il a appelé à la formation d'un gouvernement SLFP au parlement et l'a soutenu ?

La réponse à cette question est que le LSSP a eu complètement tort d’offrir sa coopération (réactivité) au gouvernement bourgeois MEP de Bandaranaike en 1956. Le LSSP a eu encore une fois tort d’appeler à soutenir le SLFP bourgeois en 1960.

Mais les dirigeants du Secrétariat International n'étaient pas prêts à admettre que leur échec résidait dans le fait de ne pas avoir déclaré catégoriquement que la politique de « coopération réactive » était erronée. C'est ainsi que les Mandel et Pierre Frank se trouvèrent sur la défensive devant les réformistes du LSSP dans leur tentative d'expliquer ce qu'ils entendaient réellement par « soutien critique » au gouvernement du SLFP. Ces dirigeants du Secrétariat International se rendirent coupables d'une grave déformation de la position léniniste-trotskyste à l'égard des gouvernements de la soi-disant bourgeoisie nationale progressiste ! Et voici leur orientation à cet égard : « Nous n'oublions pas que, dans le cas des pays coloniaux et semi-coloniaux, le parti révolutionnaire peut apporter son soutien critique aux gouvernements à direction non prolétarienne, qu'ils soient petits-bourgeois ou bourgeois » ! [souligné par nous - ES] (Document du Secrétariat International sur Ceylan).

Mais le document poursuit en même temps : « Le soutien d’un parti révolutionnaire à un gouvernement bourgeois ou petit-bourgeois ne peut être que critique, c’est-à-dire strictement conditionnel et limité. Cela signifie en pratique que ce soutien peut être accordé à des mesures progressistes, effectivement anticapitalistes ou anti-impérialistes, qu’elles soient planifiées ou mises en œuvre, mesures qu’il faut défendre contre toute manœuvre ou sabotage des forces réactionnaires. » Mais pourquoi cette équivoque ? Un parti marxiste révolutionnaire ne veut et ne peut même pas donner un soutien critique à un gouvernement bourgeois ou petit-bourgeois. Si les Mandels et les Pierre Frank entendent par là un soutien critique uniquement aux « mesures progressistes, anticapitalistes et anti-impérialistes », comment peuvent-ils alors parler de « soutien critique aux gouvernements à direction non prolétarienne, petits-bourgeois ou bourgeois » ? Ils savaient qu’il s’agissait ici de l’attitude du parti révolutionnaire à l’égard d’un gouvernement bourgeois dans un pays colonial ou semi-colonial, et non de son attitude à l’égard de certaines mesures d’un tel gouvernement. Ils savent bien qu'un parti marxiste révolutionnaire peut très bien donner un appui critique à certaines mesures des gouvernements bourgeois, voire des gouvernements militaires. Mais l'attitude d'un parti marxiste révolutionnaire à l'égard d'un gouvernement bourgeois, même de coloration « progressiste », ne peut être qu'une opposition irréconciliable, bien que la forme de l'opposition à un tel gouvernement dépende du sentiment des masses à l'égard de ce gouvernement.

C’est ainsi que le soutien à un gouvernement, qu’il soit déguisé en « coopération réactive » ou en soutien critique, doit être rejeté comme étant en conflit direct avec la position programmatique fondamentale du parti.

Mais quelles que soient les faiblesses et les équivoques du Secrétariat international, la direction réformiste du LSSP avait, par son appel sans équivoque à soutenir un gouvernement du SLFP en mai 1960, démontré la vacuité de ses prétentions à être un parti trotskiste. Cela signifiait que la tâche des marxistes révolutionnaires au sein du LSSP était de commencer la lutte pour un programme trotskiste et l’organisation d’une tendance révolutionnaire avec ou sans le soutien du Secrétariat international.

Mais les opposants de gauche du LSSP se laissèrent désarmer lorsque la direction du LSSP adopta empiriquement une position d'opposition par rapport au gouvernement du SLFP, notamment lorsque des secteurs de la classe ouvrière se mirent en grève sous la direction du LSSP. Et, de son côté, le Secrétariat international croyait même qu'un appel du Congrès mondial à la direction du parti suffirait à faire prendre à ces réformistes confirmés une voie révolutionnaire !

« Le Congrès mondial lance un appel au Parti Lanka Sama Samaja pour un changement radical de cap politique dans la direction indiquée par le document de la direction de l'Internationale. »

"Le Congrès est confiant que la prochaine Conférence nationale du LSSP à la préparation politique de laquelle toute l'Internationale doit participer, saura adopter toutes les décisions politiques et organisationnelles nécessaires pour surmonter la crise révélée à la suite des résultats de la campagne électorale de mars 1960." (Lettre du 6e Congrès mondial à la LSSP)

Loin de toute participation effective de l'Internationale ou de toute participation du Secrétariat International à une quelconque conférence nationale du LSSP « pour un changement radical de son cours politique », les Mandel et Pierre Frank parcouraient une fois de plus la même route parlementariste avec la direction du LSSP, au moment même où la classe ouvrière avait obtenu, comme jamais auparavant, l'unité de lutte autour de 21 revendications qui pourraient bien se développer en lutte politique contre le gouvernement SLFP et la classe capitaliste.

Le front uni de gauche

La tactique marxiste du front unique avec les partis ouvriers staliniens et réformistes, voire avec les partis bourgeois, ne signifie rien d'autre que l'unité d'action dans des situations concrètes de lutte anti-impérialiste ou de lutte de classe. Elle ne peut jamais signifier une alliance politique avec de tels partis, qui ne peuvent avoir d'autre objectif que d'obtenir des réformes des capitalistes ou du gouvernement capitaliste.

Le problème du gouvernement alternatif, alternatif au gouvernement bourgeois, est souvent posé aux marxistes révolutionnaires. Mais cette question d’un gouvernement alternatif est liée à la dynamique de la révolution.

Cela signifie que les marxistes révolutionnaires ne prévoient pas un gouvernement réformiste transitoire avant un gouvernement ouvrier. Mais c'était précisément l'orientation des dirigeants du LSSP qui, dans leur recherche d'une alternative à un gouvernement bourgeois, proposèrent un gouvernement du soi-disant « Front uni de gauche » composé des deux partis de la classe ouvrière - le LSSP et le PC - et du député européen petit-bourgeois (Philip Gunawardena) sur un programme concerté (juillet 1963).

Le paragraphe conclusif du préambule de cet accord, contenant un « Programme général » (maximum) et un programme immédiat, révélait le caractère réformiste et stalinien de ce « Front ».

« En fonction des besoins de la situation et en réponse à cette demande de masse, le Parti communiste de Ceylan, le Parti Lanka Sama Samaja et le Mahajana Eksath Peramuna ont convenu de former un Front de gauche uni afin de mobiliser et de diriger toutes les forces anti-impérialistes, anti-féodales et socialistes de Ceylan dans la lutte pour établir un gouvernement qui mettra en œuvre le programme général suivant. »

La partie « immédiate » ou minimale de ce programme, qui était le véritable programme du Front, parle d'elle-même. Parmi les revendications du programme « immédiat » ou minimum, on trouve :
a) Baisse des prix ! Que l'État importe et se charge du commerce de gros de tous les produits de première nécessité.
b) Fin du blocage des salaires ! Droits politiques et syndicaux pour les enseignants et les autres employés du gouvernement...
c) Participation des travailleurs de chaque lieu de travail à la gestion des entreprises d'État et nationalisées. d) Nationalisation des 13 banques étrangères !

La tendance révolutionnaire

La minorité du Comité central (14 membres), qui évoluait depuis quelque temps dans une orientation révolutionnaire, était catégoriquement opposée au soi-disant Front uni de gauche.

La minorité (qui comprenait Meryl [Fernando], Edmund [Samarakkody], Karlo [Karalasingham], [Bala] Tampoe, DS Mallawaratchi, SA Martinus, W. Dharmasena) a rapidement vu la nature réformiste de cet ULF qu'elle a correctement qualifié de frontisme populaire !

"La situation à laquelle le parti est aujourd'hui confronté est telle qu'il est clair que le MEP et le PC n'envisagent pas le type d'activité de Front uni qui fournirait en fait une direction de gauche unie aux masses contre le gouvernement du SLFP et les forces de la réaction capitaliste. Ces deux partis cherchent plutôt à obtenir le consentement du parti pour présenter un programme gouvernemental convenu devant les masses au nom du Front uni de gauche dans le but de recueillir des soutiens pour l'établissement d'un gouvernement de type front populaire au parlement. Cette perspective réformiste parlementaire pour une activité de front uni doit être rejetée par le parti...

".... Le parti doit éviter toute action susceptible de renforcer les illusions déjà créées parmi les masses de gauche selon lesquelles la voie vers le socialisme à Ceylan passe par la création d'un Front uni de gauche ayant pour objectif d'établir un gouvernement de coalition au parlement, sur la base d'un programme convenu à cet effet."
(Résolution de la minorité du CC)

Avec l'apparition d'une tendance révolutionnaire dirigée par 14 membres du Comité central, le moment était venu de commencer de manière organisée la lutte contre le parlementarisme et le réformisme et d'orienter le parti dans une direction révolutionnaire. Et c'était clairement le moment pour le Secrétariat international de se ranger résolument du côté de la minorité du CC, pour une lutte commune en vue de la construction du parti révolutionnaire.

C'est ainsi que la minorité du CC espérait avec espoir le soutien des Mandels et des Pierre Franks, surtout lorsque le Secrétariat international avait une fois de plus, à l'automne 1961, rappelé aux dirigeants du LSSP qu'il était urgent que le parti soit réorienté selon les lignes suggérées par le Secrétariat International et approuvées par le sixième Congrès mondial. Dans sa résolution d'août (1961) sur Ceylan, le Secrétariat International réitérait les points suivants.

a) « L'impossibilité de la conquête du pouvoir par la voie parlementaire et la nécessité de ne jamais oublier que l'écrasement de l'appareil bourgeois et la création par les masses, au cours d'un processus révolutionnaire dans son ensemble, de nouveaux organes de pouvoir, demeurent la condition de la victoire du prolétariat et de son parti révolutionnaire » ;
b) « La nécessité d'œuvrer pour rendre possible une alliance étroite entre les masses ouvrières et les paysans et plus particulièrement pour l'opération de la véritable jonction avec les ouvriers agricoles indiens, qui demeurent une des forces motrices de la révolution à Ceylan ; la nécessité de souligner l'attitude de principe favorable à l'unité syndicale. »
(c) Le Secrétariat international a même rappelé à la direction du LSSP que « jusqu'à présent, la conférence du LSSP, qui aurait dû discuter de toutes ces questions, n'a pas été convoquée et il n'y a par conséquent pas de prise de position officielle du parti ».

Tout cela et les premières réactions du Secrétariat international au parlementarisme qui se reflétait dans le premier projet d’accord de l’ULF laissaient entrevoir des positions de principe à cet égard de la part des Mandel et des Pierre Frank, surtout dans le contexte de l’opposition catégorique de la minorité du CC (14 membres sur 44).

Mais c'est justement au moment où la minorité CC comptait sur la coopération des Mandels et des Pierre Franks pour continuer sa lutte contre les réformistes du LSSP qu'elle fut abandonnée par ces dirigeants qui prirent le parti de N.M. Perera et Leslie lorsque ces derniers signèrent le soi-disant accord du Front uni de gauche qui n'était rien d'autre qu'un modeste programme de réformes pour lutter aux prochaines élections parlementaires dans la perspective de former un gouvernement commun au parlement. Le Secrétariat International a publié une déclaration publique saluant la formation du "Front uni de gauche" LSSP-MEP-CP.

Le Secrétariat international avait-il raison de soutenir le Front uni de gauche formé en août 1963 ? Quelle était sa justification à cet égard ? A-t-il agi conformément au programme général du trotskisme ?

Le gouvernement des ouvriers et des paysans

L'appel des bolcheviks en 1917 à un gouvernement des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks et leur empressement à désigner ce gouvernement comme un gouvernement ouvrier et paysan ont servi de prétexte aux révisionnistes du Secrétariat unifié et de la variété healiste pour appeler à soutenir les gouvernements des partis ouvriers réformistes et des partis petits-bourgeois, qui ne sont rien d'autre que des gouvernements de réformes bourgeoises. Et c'était précisément l'orientation des Mandel et des Pierre Frank, surtout depuis le 3e Congrès (1951).

Voici par exemple la section de la résolution du 3e Congrès concernant les tactiques concrètement proposées pour le Chili :

« Elle [notre section] développera sa propagande autour du mot d'ordre du gouvernement ouvrier et paysan qui se concrétisera finalement dans ce pays comme un gouvernement de partis prétendant représenter la classe ouvrière, notamment le Parti communiste et le Parti socialiste. » (Cela signifie que le gouvernement de coalition d'Allende qui a été récemment renversé par le coup d'État militaire était la concrétisation du mot d'ordre du gouvernement ouvrier et paysan !)

Et c’était précisément le conseil du Secrétariat international au LSSP lorsque ces dirigeants sont intervenus auprès du parti en 1960 contre leur proposition de soutenir un gouvernement SLFP cette année-là.

« Il serait cependant assez dangereux pour les partis ouvriers de se limiter au cadre des objectifs parlementaires et de ne pas rechercher un contact nouveau et efficace avec les masses, par une activité extra-parlementaire vigoureuse parmi les masses ouvrières et paysannes, et une politique électorale qui propose un programme radical à réaliser par le Front uni des partis qui se réclament de la classe ouvrière. »
(Secrétariat international, Document sur Ceylan, 18 mai 1960)

Mais c’est précisément contre cette interprétation réformiste de l’expérience bolchevique que Trotsky lui-même avait mis en garde.

Trotsky mentionne les conditions spécifiques dans lesquelles les bolcheviks ont lancé aux socialistes-révolutionnaires et aux mencheviks le mot d'ordre « rompre avec la bourgeoisie et prendre le pouvoir ». Voici ces conditions spécifiques :

1. C’était un slogan lancé pendant une phase particulière de la situation pré-révolutionnaire de 1917 – la période d’avril à septembre 1917.

2. Dans ce contexte, « le parti bolchevik a promis aux mencheviks et aux SR, en tant que représentants petits-bourgeois des ouvriers et des paysans, son aide révolutionnaire contre la bourgeoisie... »

3. Le parti bolchevik refusa catégoriquement d’entrer dans le gouvernement des mencheviks et des SR, ou d’en assumer la responsabilité politique.

4. Dans le contexte spécifique où ce mot d'ordre a été lancé, « si les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires avaient réellement rompu avec les cadets (libéraux) et avec l'impérialisme étranger, alors le « gouvernement ouvrier et paysan » créé par eux n'aurait pu qu'accélérer et faciliter l'instauration de la dictature du prolétariat. » 15

Le Programme de transition (de la IVe Internationale) ne laisse place à aucun malentendu au sujet de ce mot d'ordre : « Cette formule de « gouvernement ouvrier et paysan » apparaît pour la première fois dans l'agitation des bolcheviks en 1917 et est définitivement adoptée après l'insurrection d'Octobre. En dernière analyse, elle ne représente rien d'autre que la désignation populaire de la dictature du prolétariat déjà établie.

« ... Le mot d'ordre « gouvernement ouvrier et paysan » ne nous est donc acceptable que dans le sens qu'il avait en 1917 chez les bolcheviks, c'est-à-dire comme mot d'ordre antibourgeois et anticapitaliste, mais en aucun cas dans le sens démocratique que lui donnèrent plus tard les épigones, le transformant de pont vers la révolution socialiste en obstacle principal sur son chemin. »

Le Secrétariat international s'est complètement trompé en ce qui concerne les soi-disant tactiques de formation de gouvernements de partis issus de la classe ouvrière et d'autres partis petits-bourgeois qu'il a proposées aux pays sous-développés en 1951 (3e Congrès) et spécifiquement au LSSP en 1960 et lorsqu'il a donné son aval au Front uni de gauche en août 1963. Et c'est cette politique erronée que le SU ainsi que les Healyites continuent de suivre jusqu'à présent.

Le gouvernement de coalition

Du Front de gauche uni (coalition LSSP-MEP-CP) à une coalition SLFP-LSSP, il n’y avait qu’un pas. Et cela s’est produit en juin 1964. Bien sûr, les Mandels et les Pierre Franks se tordaient les mains frénétiquement lorsque N.M. Perera a pris l’initiative de faire cette proposition. Et cette fois, « Barkis était prêt ». Le gouvernement bourgeois du SLFP était en crise et les conditions étaient mûres pour une action massive de la classe ouvrière contre le gouvernement à un moment où ses rangs s’épuisaient. Sirima Bandaranaike avait besoin d’une coalition avec le parti ouvrier le plus fort. Le leader du SLFP a accepté sans hésiter de former un gouvernement de coalition avec le LSSP qui était prêt à trahir la classe ouvrière et les travailleurs.

La tendance révolutionnaire s'opposa catégoriquement à la coalition et la dénonça comme une trahison. Cependant, même à cette dernière heure, le Secrétariat International n'a pas réussi à établir un contact direct avec la tendance révolutionnaire dirigée par l'opposition du CC composée de 14 membres pour combattre ensemble les réformistes dans cette lutte. Au lieu de cela, le Secrétariat International a envoyé une lettre au secrétaire, Leslie Gunawardena, dont le contenu n'a été connu de la minorité et du parti que le jour de la Conférence nationale pour décider de la coalition.

L'arrivée de Pierre Frank, représentant du Secrétariat un jour avant la Conférence, n'a pas non plus renforcé la tendance révolutionnaire qui s'était organisée par ses propres efforts pour la confrontation finale. De plus, lorsque la tendance révolutionnaire informa Pierre Frank que les coalisés étaient certains de gagner à la Conférence et que la seule ligne de conduite qui paraissait correcte à la minorité était la scission avec les coalisés sur cette question, le représentant du Secrétariat International n'eut aucune opinion à proposer. Ses seuls mots furent : « C'est à vous de décider ! » Ainsi, contrairement aux prétentions du Secrétariat International, son représentant ne voulut même pas s'associer à la décision de la tendance révolutionnaire de rompre avec N.M. Perera, Colvin [R. de Silva] et Leslie [Gunawardena] lorsqu'ils prirent la voie de la trahison ouverte et lorsqu'ils portèrent un coup de front au mouvement trotskyste mondial. Bien entendu, plus tard, le Secrétariat International expulsa les coalisés de l'Internationale et reconnut le LSSP(R) comme sa section de Ceylan.

Le LSSP (R)

La tâche du LSSP(R) était de dresser un bilan complet de l’ensemble de l’expérience du LSSP et, sur la base de ces enseignements, de commencer la construction du parti révolutionnaire.

Mais, dès le début, les contradictions internes au LSSP(R) rendirent impossible tout effort systématique de construction du parti. Et la vérité sur l’opposition qui se sépara du LSSP en juin 1964 était qu’il y avait quatre groupes.

Le groupe Karalasingham

Une contradiction fondamentale dans le LSSP(R) est née du groupe Karalasingham.

Au sein de l'opposition de gauche du LSSP, avant la scission, Karalasingham avait promis de jouer un rôle important dans la lutte contre le révisionnisme et pour la construction du parti révolutionnaire. Karalasingham intervint vivement contre la ligne de coalition des dirigeants du LSSP. Dans sa brochure pour la conférence spéciale, qu'il inclura plus tard dans son livre sur la « politique de coalition », Karalasingham dénonça efficacement le révisionnisme des dirigeants du LSSP, notamment en se référant à la théorie et à l'expérience marxistes.

Il est toutefois significatif que Karalasingham se soit opposé dès le début à une scission des opposants de gauche dans le cas où le parti accepterait une coalition lors d’une conférence spéciale. Karalasingham n’a pas précisé ses perspectives de rester au sein du LSSP dans une telle situation. Et, d’un autre côté, il s’est opposé avec véhémence à toute tentative de former une faction, même lorsque cette idée avait été évoquée par certains membres de l’opposition de gauche bien avant que la proposition de coalition ne soit faite par le groupe de N.M. Perera. Et sans aucun doute, l’échec de la tendance révolutionnaire à organiser une faction sur une plate-forme qui aurait fait ressortir clairement les différences entre les opposants a été la plus grave erreur de ceux qui ont cherché à combattre le révisionnisme des dirigeants du LSSP.

Malgré son orientation dans ce sens, Karalasingham a rejoint, à contrecœur, les opposants de gauche qui se sont organisés sous le nom de LSSP(R). Karalasingham n'a pas révélé ses perspectives concernant sa décision d'adhérer au LSSP(R).

Mais il ne fallut pas longtemps avant que la motivation de Karalasingham ne devienne manifeste. En décembre 1964, les députés du LSSP(R) commirent une erreur tactique sur la question du vote du discours du Trône du gouvernement de coalition. 16 Voter contre le gouvernement sur cette question n'était pas l'erreur. Le CC du LSSP(R) avait pris à juste titre la décision de voter contre le discours du Trône. Son erreur fut d'avoir voté sur la motion du député indépendant (de droite) Dahanayake. En conséquence, le parti fut exposé aux attaques des coalisés, qui prétendaient que les députés du LSSP(R) avaient rejoint l'UNP et les droitiers pour vaincre le gouvernement. C'était là le fond de l'accusation qui pouvait être légitimement portée contre eux.

Cependant, Karalasingham saisit l'occasion pour lancer une attaque, non pas sur la question tactique, mais sur la position principale du parti, c'est-à-dire l'opposition à la politique de coalition. Sans le dire spécifiquement, Karalasingham développa son attaque contre l'existence indépendante du LSSP(R). Sa première action fut d'appeler à la défaite de l'UNP aux élections prévues (mars 1965). Il proposa ensuite que le parti appelle au soutien de Sirima Bandaranaike, leader du SLFP, dans sa circonscription. L'étape suivante fut l'organisation d'une faction pro-coalitionniste - le « groupe Sakthi » - qui publia un journal qui, en opposition directe avec la ligne du parti, appelait à soutenir publiquement un gouvernement SLFP-LSSP, pour remplacer le gouvernement UNP élu aux élections de mars 1965.

Le groupe Healy soutenant également le groupe « Sakthi » dirigé par Karalasingham, il n'était pas facile pour la tendance révolutionnaire de combattre avec succès ces révisionnistes, en particulier dans le contexte de l'appel du Secrétariat unifié à la tolérance envers ce groupe. Mandel était en désaccord avec le Comité provisoire du LSSP(R) lorsqu'il expulsa deux des membres de la coalition de Karalasingham qui étaient responsables du journal « Sakthi » et n'étaient pas prêts à admettre qu'ils avaient violé la discipline du parti.

Le fait que Karalasingham ait participé à l'organisation du LSSP(R) n'ait rien d'autre que la trahison des opposants de gauche envers les membres de la coalition du LSSP, a été confirmé par ses confessions virtuelles dans l'introduction de son livre "Senile Leftism--A reply to Edmund Samarakkody", qu'il a présenté comme un passeport pour entrer dans son parti "parent", le LSSP réformiste. Dans une dénonciation des dirigeants du LSSP(R) pour leur décision de se séparer des réformistes, Karalasingham a soutenu que "sans référence au processus qui était en cours au sein du LSSP, sans tenir compte de la conscience et de la pensée des éléments avancés du mouvement de masse derrière le LSSP et en ignorant les profondes divisions dans leurs propres rangs entre le Secrétariat Unifié et le groupe Healy, ils se sont arbitrairement proclamés nouveau parti". Ainsi, la motivation de Karalasingham pour être l’une des sages-femmes du « nouveau parti » était de l’étrangler à sa naissance !

Alors que Karalasingham prétendait que la scission de 1964 était prématurée et qu'il envisageait de combattre les coalisés de l'intérieur, sa véritable orientation se révèle dans le paragraphe suivant : « La tendance politique à laquelle appartient l'écrivain a décidé de rejoindre l'organisation mère. » Il s'agissait donc du cas du fils prodigue qui revenait au foyer parental, non pas pour continuer sa querelle avec ses parents, mais pour leur demander pardon pour ses propres péchés passés et pour rester un membre loyal du foyer parental !

Karalasingham n'a pas manqué non plus de faire profiter les « gauchistes égarés » ou « séniles » du LSSP(R) de sa compréhension supérieure du léninisme-trotskisme : « Des considérations politiques tout aussi importantes ont rendu cela nécessaire. » Il cite ensuite le Sakthi qu'il prétendait être son journal factionnel...

"Mais entre le régime de l'impérialisme et de la bourgeoisie compradore qui existe aujourd'hui et le régime définitif de la dictature de la classe ouvrière, il est probable qu'il y aura une succession de régimes intermédiaires reflétant d'abord l'arriération même des masses, et ensuite, en conséquence de la maturité politique croissante des masses, les éléments les plus avancés. Quelle que soit la manière dont le gouvernement UNP tombera, pourvu qu'il soit le résultat du nouveau soulèvement des masses, on peut affirmer que son successeur sera le gouvernement de coalition SLFP-LSSP. La défaite prématurée de la coalition, et cela aussi aux mains de l'ennemi de classe de la classe ouvrière, a mis un gouvernement de coalition de ce type à l'ordre du jour.

« Mais les véritables révolutionnaires, loin d’être consternés par un tel développement – à savoir qu’une coalition SLFP-LSSP remplace le gouvernement national de l’UNP – feraient tout pour faciliter sa formation… »

« Par conséquent », conclut Karalasingham, « la place de tous les révolutionnaires sérieux aujourd’hui est au sein du LSSP, afin qu’en participant pleinement à la tâche qui les attend, ils puissent intervenir énergiquement, lorsque l’inévitable différenciation de classe du mouvement de masse aura lieu. »

Karalasingham s'est ainsi démasqué. Il ne s'agit là que de la « théorie des deux étapes » stalinienne, avec projection des régimes transitoires de coalition avec la soi-disant bourgeoisie nationale ou libérale. Avec la tradition d'opposition du LSSP à cette soi-disant théorie des staliniens, les N.M. [Perera] et les Leslie [Gunawardena] et maintenant Karalasingham ne pouvaient pas donner cette appellation à leur « théorie » et reconnaître Joseph Staline comme leur mentor « marxiste ». Mais en tout cas, maintenant, la vacuité des prétentions de Karalasingham à la théorie marxiste, son audace à invoquer l'autorité de Lénine et de Trotsky pour tenter de masquer son réformisme et ses liens indéfectibles avec la politique de coalition et le révisionnisme, étaient dévoilées.

Mais même ce démasquage complet de Karalasingham n’empêcha pas les Mandel et les Frank de l’inviter à participer au 9e Congrès mondial en 1968, plusieurs mois après qu’il eut été réadmis au sein du LSSP réformiste !

Le groupe Tampoe

Le dirigeant du CMU 17 Tampoe, ne montra aucun intérêt à la construction d'une direction révolutionnaire. Sa principale préoccupation était de se construire en tant que dirigeant syndical tout en parlant de « révolution ». Ce que Tampoe voulait, c'était utiliser le LSSP(R) pour se donner une couleur de dirigeant syndical révolutionnaire. Et dans son syndicat, il était le patron qui entretenait d'excellentes relations avec les employeurs, principalement les agences impérialistes, tout en organisant des « grèves symboliques » avec les manifestations et les réunions publiques habituelles, au cours desquelles Tampoe était invariablement le seul orateur.

Les trotskistes de Ceylan ne pouvaient espérer faire ne serait-ce que les premiers pas dans la construction de la direction révolutionnaire sans, entre autres choses, rompre radicalement avec la politique réformiste syndicale héritée du LSSP. En fait, la rupture de Tampoe avec le LSSP lui permit de nouer des relations plus étroites avec les employeurs et avec tous les gouvernements bourgeois, y compris l'UNP, en échange de concessions pour les travailleurs du CMU.

Et c'est la politique syndicale droitière de Tampoe qui l'a conduit à s'opposer, au sein du Comité provisoire du LSSP(R), à la proposition de développer la lutte contre le gouvernement UNP sur les questions concrètes de la déclaration de l'état d'urgence (1966) et des tirs de la police, de la victimisation des travailleurs pour la grève (communale) menée par les coalisés, de la réduction de la ration de riz dans la dernière partie de l'année suivie de la dévaluation de la roupie sous les diktats du FMI.

Tampoe a même soutenu la déclaration de l'état d'urgence (janvier 1966) dans une lettre qu'il a envoyée au Premier ministre Dudley Senanayake. Tampoe s'est opposé à une action commune (front uni) avec d'autres syndicats contre le gouvernement UNP sur la question des victimes des travailleurs après la grève du 8 janvier (1966).

Cependant, le groupe de Tampoe a maintenu des relations amicales avec le groupe de coalition de Karlo [Karalasingham] et avec les partisans de Healy. L'envoyé spécial de Healy, Mike Banda, a effectué plusieurs visites à Ceylan pour tenter de rallier Tampoe à Healy. La presse de la SLL a fait la une des journaux de Tampoe pour ses grèves symboliques de deux heures qu'il a appelées à des occasions choisies.

La rupture des partisans de la coalition de Karlo avec le LSSP(R) a été marquée par l'opposition de la tendance révolutionnaire (Meryl [Fernando], DS Mallawaratchi, [Tulsiri] Andrade, Edmund [Samarakkody]) et de l'alliance Tampoe-Healyite. Leur objectif commun était d'évincer la tendance révolutionnaire de sa position de leader au sein du LSSP(R). Et en ce qui concerne les Healyites, la perturbation du LSSP(R) et non la construction d'un parti révolutionnaire était leur principale préoccupation.

Malgré les efforts de la combinaison sans scrupules Tampoe-Healyite pour perturber le LSSP(R), il y avait une réelle possibilité pour la tendance révolutionnaire de gagner contre ces opportunistes et droitiers, mais grâce au rôle joué par Mandel et les dirigeants du Secrétariat Unifié.

Comme auparavant, Mandel poursuivit sa politique de conciliation, d'abord avec les coalisés de Karlo, puis avec le leader syndicaliste de droite Tampoe, dont les 30 000 membres du CMU et les grèves et manifestations symboliques pouvaient fournir de temps à autre des manchettes sur les « luttes militantes trotskistes à Ceylan » dans les journaux du Secrétariat unifié.

C'est ainsi que Mandel et les dirigeants du Secrétariat unifié fermèrent les yeux sur la politique de la scission en 1968 du RSP (aujourd'hui RWP) 18 du LSSP(R) dirigé par Tampoe et adoptèrent le groupe de Tampoe comme section de Ceylan du Secrétariat unifié, malgré le fait qu'une commission nommée lors des sessions publiques du 9e Congrès mondial ait condamné à l'unanimité la politique de Tampoe. 19 Voici quelques extraits pertinents de ce rapport :

« La Commission a estimé que certaines actions et politiques du camarade Bala [Tampoe] et du LSSP(R), portées à notre attention par le camarade Edmund, et non niées par le camarade Bala, auraient pu sérieusement nuire à la réputation du camarade Bala en tant que dirigeant révolutionnaire, compromettre la Quatrième Internationale à Ceylan et avoir été exploitées par tous les ennemis de notre mouvement....

"Les preuves présentées à la Commission tendent à étayer la conclusion selon laquelle la politique suivie par le camarade Bala, en particulier dans son double rôle de secrétaire de la CMU et de secrétaire du LSSP(R), était gravement compromettante pour la IVe Internationale. La Commission n'était pas en mesure d'obtenir une image suffisamment claire de la politique du camarade Bala dans les circonstances concrètes de Ceylan et du LSSP(R) pour proposer que cette section soit désaffiliée par le Congrès mondial. Mais nous ressentons fortement la nécessité d'une enquête plus approfondie sur cette question."

Malgré cette condamnation dévastatrice de Tampoe et de sa politique, unanimement prononcée par sa propre Commission, le 9e Congrès mondial, manipulé de bout en bout par les dirigeants bureaucratiques – les Mandel, Frank et Livio – accepta le groupe de Tampoe comme Section de Ceylan et décida de classer le rapport de la Commission de Ceylan ! D'ailleurs, pour des raisons de sécurité, les dirigeants du Secrétariat unifié décidèrent de mettre fin brusquement à la Conférence, n'accordant qu'une demi-heure (!) à la discussion de la question de Ceylan.

Il était manifestement impossible aux Mandel, Pierre Frank, Livio et Hansen de concilier leur acceptation du groupe de Tampoe comme leur section de Ceylan avec leur prétention à être léninistes-trotskystes. Et c'est pourquoi ils ont utilisé un certain "Vitarne" comme instrument pour "dissoudre" la question en niant simplement qu'il y ait eu une quelconque commission sur la question de Ceylan au IXe Congrès. Car, s'il n'y avait pas de commission, il ne pouvait y avoir de rapport dont on puisse parler ! Mais il est pertinent à cet égard de se demander pourquoi la direction du Secrétariat unifié (Mandel, Pierre Frank, Livio et Hansen) a permis à une personne qui n'était pas membre de la Quatrième Internationale, un simple observateur et un étranger, qui avait été invité parmi plusieurs autres personnes de ce genre à ce Congrès, de rendre compte de la vérité sur ce qui s'était passé au IXe Congrès mondial en ce qui concerne la question de Ceylan et le groupe de Tampoe. Nous sommes certains que cette question restera sans réponse de la part des dirigeants du Secrétariat unifié.

Le groupe Tampoe depuis 1969

L'orientation du Secrétariat unifié telle qu'elle se manifeste dans les documents et décisions du 9e Congrès, ainsi que les objectifs réels de Tampoe, ne laissaient aucun avenir au groupe de Tampoe pour se développer en tant que formation politique viable, qu'il soit lié à l'aile opportuniste de droite dirigée par les Hansen et les Novack ou à l'aile opportuniste d'extrême gauche dirigée par les Livio, les Mandels et les Franks du Secrétariat unifié.

La question a toujours été posée : « Qui utilise qui ? » Est-ce que l'aile Mandel du Secrétariat unifié utilise Tampoe pour faire avancer ses objectifs, c'est-à-dire pour avoir un grand syndicat à Ceylan, par l'intermédiaire duquel Tampoe dirige, pour donner au Secrétariat un semblant de base solide, bien qu'en réalité sans substance ; ou est-ce que Tampoe utilise les Mandel, Frank et Livio pour faire avancer ses propres intérêts en tant que dirigeant de type patron de syndicat ?

En réalité, il n’existe aucun parti politique ni même groupe qui fonctionne de manière indépendante comme le LSSP(R). Le LSSP(R) n’a aucune activité politique à son actif depuis la scission du RSP en 1969. Il a depuis longtemps cessé de publier même un journal occasionnel.

Avec la montée du mouvement de jeunesse JVP 20, Tampoe, apparemment avec l'approbation des Mandels, chercha à s'associer de manière opportuniste avec Rohana Wijeweera 21 et d'autres dirigeants dont la popularité gagnait visiblement du terrain. Afin de se faire une place à un moment où ce mouvement ne donnait aucun signe de préparation d'une confrontation avec le gouvernement de coalition, Tampoe se précipita pour se lier d'amitié avec eux devant les tribunaux pendant les premiers jours d'action policière contre eux. Tampoe alla même jusqu'à délivrer un certificat à Wijeweera attestant qu'il n'était pas communautariste et qu'il était un vrai marxiste, alors qu'il savait bien que l'ex-stalinien Rohana Wijeweera cherchait consciemment à gagner à sa cause la petite bourgeoisie cinghalaise en parlant de la nécessité de combattre le soi-disant expansionnisme indien.

Cependant, lorsque la police s’est mise aux trousses du JVP, Tampoe s’est judicieusement éloigné du JVP et a fait vœu de silence pendant cette période. Et lorsque la campagne meurtrière du gouvernement contre la jeunesse a commencé, au cours de laquelle des milliers de personnes ont été tuées par balle ou par la torture, Tampoe a perdu sa voix. Alors que dans la première semaine de cette campagne contre la jeunesse, le RSP (aujourd’hui RWP) a condamné sans équivoque les actions du gouvernement, exigé la fin des meurtres et de la torture, et invité également les syndicats, y compris le CMU, à communiquer leurs points de vue à cet égard, Tampoe a continué à garder le silence.

Cependant, lorsque la situation s'est révélée tout à fait sûre, Tampoe a très tard lancé un appel au Premier ministre en lui disant que « ce serait un acte d'inhumanité de votre part d'ordonner une offensive militaire concertée des forces armées contre les insurgés », etc.

Et, comme c’est souvent le cas en période de crise, il n’était pas facile pour Tampoe de se battre contre des moulins à vent, surtout dans des conditions d’urgence. C’est ainsi que Tampoe n’a pas bougé le petit doigt pendant la grève de 100 jours des employés de banque, dirigée par le syndicat des employés de banque, dont le leader était Oscar Perera, membre du LSSP(R). Tampoe n’a pas pris l’initiative d’obtenir une action syndicale en soutien à cette grève. Il n’a participé qu’à contrecœur à une réunion syndicale commune organisée à l’initiative du leader du RSP (aujourd’hui RWP), Tulsiri Andrade, du syndicat de la Banque centrale. Il s’est ensuite lavé les mains de cette grève et a regardé en silence celle-ci être écrasée par le gouvernement de coalition soutenu notamment par le LSSP.

Le groupe Healy

S’étant tenu à l’écart de la politique du LSSP depuis la scission de l’Internationale en 1953, le chef du Comité international et de la SLL, Gerry Healy, se parachuta sur la scène ceylanaise en juin 1964. Arrivé dans le même avion que Pierre Frank la veille de la conférence du LSSP, Healy, qui avait quelques partisans dans l’opposition au LSSP, chercha à s’introduire dans la salle de conférence du LSSP. Bien entendu, il ne fut pas autorisé à entrer.

On ignorait quelles étaient les positions politiques de Healy par rapport aux enjeux de la conférence. Il ne chercha pas non plus à faire connaître ses vues aux membres du LSSP par le biais de documents préalables à la conférence. Il chercha plutôt à attirer l'opposition de gauche dans le giron du Comité international en la perturbant.

C'est dans cette même ligne de rupture que se sont engagés ses partisans, Prins Rajasooriya (maintenant avec Tampoe), Sydney Wanasinghe (maintenant avec les membres de la coalition du LSSP), Wilfred Perera et RS Baghavan. C'est ainsi que le groupe Healy a pleinement coopéré avec les membres de la coalition de Karlo pour combattre la tendance révolutionnaire. En fait, une partie du groupe Healy a activement participé à l'organisation de la faction de Karlo, le « groupe Sakthi », qui, dans son journal factionnel, a appelé publiquement au soutien d'un gouvernement de coalition.

Les Healyites n'étaient pas non plus de drôles de compagnons de lit avec les coalisés de Karlo. Tout en dénonçant les Mandels et les Franks pour la trahison des dirigeants du LSSP, et tout en dénonçant également le groupe [Edmund] Samarakkody-Meryl Fernando pour avoir prôné une action de front unique incluant les syndicats de la coalition contre la victimisation du gouvernement UNP, le « théoricien » local de Healyite, Wilfred Perera, poursuivait en fait une politique de coalition.

Voici un échantillon de la théorie de Wilfred Pereraï qu'il a émise en 1967 sous le régime de l'UNP.

« Nous devrions proposer aux militants de base des partis de gauche [en référence au LSSP et au PC] et aux syndicats sous leur contrôle de faire pression sur les dirigeants des partis de gauche pour exiger :

« 1. une révision du programme commun [programme de coalition] de manière à y inclure les revendications de la classe ouvrière et les mesures socialistes [!], et que les revendications soient formulées par un front uni des syndicats. Et nous devrions faire nos propres propositions concernant les revendications ;

« 2. une répartition plus équitable des sièges parlementaires pour les prochaines élections, disons sur une base de 50-50 entre le SLFP et les partis de gauche.

« La première revendication montrera jusqu'où Mme Bandaranaike est prête à aller vers le socialisme, et en même temps exposera l'impuissance des faussaires de gauche à la pousser vers la gauche. La seconde montrera à quel point Mme Bandaranaike est sincère lorsqu'elle dit qu'elle a besoin de la coopération de la classe ouvrière pour vaincre la coalition dirigée par l'UNP. »

La défense d’une politique de coalition ne pourrait pas être plus explicite que cela !

Dans cette « théorie », Wilfred Perera laissait la voie ouverte à un rapprochement avec Tampoe dont il dénonçait à juste titre le syndicalisme dans une partie antérieure du même document.

Le « théoricien » de Healy prétendait qu'ils soutenaient la résolution du groupe de Tampoe (Conférence de 1967) contre le groupe de Samarakkody afin de « sauver » le parti de la ligne pro-coalition de ce dernier ! C'était la justification de Wilfred Perera pour soutenir le syndicalisme de Tampoe, qu'il expliquait comme le sens de sa ligne (celle de Tampoe) d'« unification de la classe ouvrière sous sa propre bannière de classe indépendante » : « Nous voyons ici », écrit Wilfred Perera, « les illusions nourries par une foi aveugle dans le militantisme syndical sans perspectives politiques et un manque de compréhension des enjeux politiques impliqués. »

Mais voici un échantillon du syndicalisme et de la politique de coalition de Wilfred Pereraï dans ce même document :

« Les faussaires de la gauche prétendent pouvoir réaliser le socialisme par la voie parlementaire. Qu'ils le prouvent en rompant les liens avec le SLFP qui les empêche d'y parvenir et en se lançant dans une tentative de conquête du pouvoir par leurs propres moyens et sur la base d'un programme ouvrier que les syndicats élaboreront ensemble. Au lieu du programme de coalition, nous proposerons un programme commun des syndicats » [!].

Le groupe Healy depuis la scission

Après avoir aidé les partisans de droite de Tampoe à vaincre la tendance révolutionnaire lors de la conférence d'avril 1968, ce qui a conduit à la scission de cette dernière tendance et à la formation du RSP (aujourd'hui RWP), le groupe Healy a vu sa mission au sein du LSSP(R) terminée. Sans aucune explication pour leur comportement, les Healyites dirigés par Wilfred Perera ont rompu avec Tampoe, qu'ils avaient aidé à installer à la tête du LSSP(R).

Prétendant que le manteau du trotskisme leur était tombé dessus, les Healyites ont annoncé leur organisation séparée, la Ligue socialiste révolutionnaire.

Dès le début, la politique et la pratique de cette ligue étaient cependant en contradiction avec le programme du trotskisme. Tandis que leur chef présumé, Healy, du soi-disant Comité international, continue à fustiger à juste titre les Mandels et les Pierre Franks pour leur responsabilité dans la débâcle du LSSP, la RSL (l'unité de Ceylan de ce CI healyite) a appelé à la coalition SLFP-LSSP-CP et l'a soutenue lors des élections de mai 1970, dont le résultat fut l'actuel gouvernement de coalition dirigé par le SLFP.

Les Healyites étaient donc cohérents avec leur politique au sein du LSSP(R), lorsqu'ils s'allièrent aux coalisés dirigés par Karalasingham, qui dans leur journal factionnel "Sakthi" appelèrent à soutenir la coalition SLFP-LSSP-CP. Cependant, la RSL fit soudain volte-face. Environ deux mois après la formation du gouvernement de coalition (mai 1970), alors que des sections des masses qui soutenaient ces partis exprimaient leur déception face à la politique du gouvernement, le groupe Healy annonça qu'il avait fait une erreur en soutenant la coalition aux élections.

La nouvelle ligne des Healyistes, qu'ils prétendaient conforme au léninisme-trotskisme, consiste dans leur appel au LSSP et au PC pour qu'ils rompent avec la coalition et forment un gouvernement. Bien sûr, ils avaient avec eux le livre d'histoire de la révolution russe. Apparemment, avec confiance, ils se référaient à l'expérience bolchevique de 1917, lorsque, dans des conditions particulières et dans le contexte d'une situation révolutionnaire, Lénine avait appelé les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires à rompre avec la bourgeoisie et à prendre le pouvoir.

Mais entre les mains des Healyistes, c'était une application complètement erronée de la tactique bolchevique. La concrétisation du mot d'ordre de « gouvernement des ouvriers et des paysans » par un gouvernement du LSSP et du PC est une idée farfelue, sans compter la désorientation qu'un tel mot d'ordre doit entraîner. Il n'y a pas de situation révolutionnaire ou prérévolutionnaire à Ceylan. Il n'est pas possible aujourd'hui de tenter de concrétiser le mot d'ordre de « gouvernement des ouvriers et des paysans », c'est-à-dire d'indiquer quelle organisation de la classe ouvrière et des travailleurs pourrait constituer le nouveau pouvoir ou gouvernement.

Au contraire, la conscience des masses est arrivée à un stade où elles ne sont que très mécontentes et déçues par le gouvernement de coalition. Bien entendu, des secteurs de ces masses s'engagent dans l'opposition contre le gouvernement sans avoir encore de perspective de lutte contre ce gouvernement. La classe ouvrière, dont le niveau de vie est systématiquement attaqué par le gouvernement de coalition, n'a pas encore lancé d'action syndicale de grande envergure contre la politique de ce gouvernement. En fait, en l'absence d'un parti révolutionnaire ayant une influence dans la classe ouvrière, il est possible que les masses, y compris des secteurs de la classe ouvrière, puissent très bien s'orienter vers la droite.

Ce qui est impératif aujourd'hui, c'est d'aider la classe ouvrière et les travailleurs à comprendre que les coups portés à leur niveau de vie sont le résultat de la politique traîtresse de la coalition, c'est-à-dire des traîtres du LSSP et du PC. Ceux qui se disent trotskistes ne peuvent concevoir de contribuer à créer de nouvelles illusions selon lesquelles la voie à suivre est un gouvernement travailliste du LSSP-PC, qui doit nécessairement être de nature réformiste. Mais c'est précisément ce que fait le slogan healyiste.

Et, à propos de ce mot d'ordre, il faut encore une fois dire ce que Trotsky lui-même a déclaré catégoriquement : « Le mot d'ordre « gouvernement ouvrier et paysan » ne nous est donc acceptable que dans le sens qu'il avait en 1917 chez les bolcheviks, c'est-à-dire comme mot d'ordre antibourgeois et anticapitaliste, mais en aucun cas dans le sens « démocratique » que lui ont donné plus tard les épigones, le transformant de pont vers la révolution socialiste en obstacle principal sur sa voie. »

La lutte pour le trotskisme aujourd'hui

Ayant participé à l'opposition de gauche (1962) en tant qu'opposants constants à la politique de coalition et de réforme des dirigeants du LSSP qui ont trahi le parti, ayant continué la lutte contre les coalisés de Karalasingham au sein du LSSP(R), ayant affronté avec succès l'opposition combinée des Healyites et de Tampoe, qui était soutenu par le Secrétariat unifié pabliste, la tendance révolutionnaire qui s'est séparée de ces centristes, et qui s'est regroupée sous le nom de Parti révolutionnaire Samasamaja, est aujourd'hui réorganisée sous le nom de Parti révolutionnaire des travailleurs.

Pendant les deux premières années, la tendance révolutionnaire avait pour tâche de dresser un bilan correct de l'expérience du LSSP et du LSSP(R) et de se purifier des séquelles du pablisme, qui substituait l'empirisme et le pragmatisme au matérialisme dialectique et qui abandonnait la tâche de la construction du parti révolutionnaire à la participation et à l'"intégration" au soi-disant mouvement vivant des masses, conduisant les pablistes au parlementarisme et au syndicalisme. Le Parti des travailleurs révolutionnaires ne peut que rejeter la politique des deux ailes du Secrétariat unifié - le mélange opportuniste d'extrême gauche de Mandel, Livio, Frank, ainsi que le groupe opportuniste de Hansen-Novack.

Tout en cherchant à participer avec ses co-penseurs à la tâche incontournable de regroupement des trotskistes dans d'autres pays dans la perspective de contribuer à la reconstruction de l'Internationale révolutionnaire, le Parti des Travailleurs Révolutionnaires consacre ses énergies à la construction du parti trotskiste à Ceylan sur les bases solides du Programme de Transition de la Quatrième Internationale et des documents programmatiques pertinents qui restent l'héritage du mouvement léniniste-trotskiste.

La situation actuelle

Les conditions objectives sont aujourd’hui plus favorables que jamais au développement de la lutte de masse pour le renversement du régime de classe capitaliste à Ceylan et pour l’instauration du socialisme.

Le capitalisme mondial est entré dans une nouvelle période de déclin, qui se reflète depuis longtemps dans les récessions économiques des pays capitalistes avancés, conduisant à une rivalité inter-impérialiste féroce, qui a poussé la classe capitaliste de chaque pays à imposer de lourdes charges aux travailleurs et aux salariés de ces pays.

Depuis près d'une décennie, la classe ouvrière organisée de ces pays avancés mène des luttes salariales pour défendre son niveau de vie. La classe ouvrière française a montré, dans sa lutte désormais célèbre (1968), les potentialités révolutionnaires du prolétariat de ces pays capitalistes avancés.

Un aspect de cette nouvelle phase de déclin du capitalisme à l'échelle mondiale est que Ceylan et d'autres pays arriérés sont exploités de manière plus intense par l'impérialisme de multiples façons. Les économies de ces pays, invariablement dirigées par les régimes bourgeois « nationaux » bonapartistes, sont confrontées à des crises de plus en plus profondes, qui se manifestent par des budgets déséquilibrés et un grave manque de devises pour payer les importations nécessaires, ce qui entraîne des charges plus lourdes pour les ouvriers et les travailleurs. Les masses de ces pays, malgré les trahisons des staliniens, des réformistes et des centristes, doivent tôt ou tard s'engager dans la voie de la lutte.

Trois années de gouvernement de coalition SLFP-LSSP-CP ont apporté des souffrances sans précédent à la classe ouvrière et à tous les travailleurs. Tout en étendant le secteur public sans empiéter réellement sur les capitalistes privés, tout en semblant porter des coups aux capitalistes et aux impérialistes, le gouvernement cherche désespérément à maintenir le niveau de profit de ces mêmes capitalistes et impérialistes, sous la dictée du FMI.

Dans cette perspective, ce gouvernement a adopté une politique de restriction sévère des importations de biens de consommation et a même totalement interdit l’importation d’un grand nombre de produits alimentaires de première nécessité, ce qui a conduit à une grave inflation. De plus, sous la dictée du FMI, le gouvernement applique un quasi-gel des salaires. Et depuis la lutte armée des jeunes d’avril, l’état d’urgence perdure et les grèves sont pratiquement interdites. L’appareil répressif de l’État a été renforcé d’une manière sans précédent.

La réalité d’aujourd’hui, surtout avec les nouveaux coups portés aux masses par les réductions des rations de riz, de farine et de sucre, ainsi que par la hausse des prix de ces produits et de bien d’autres, est que le gouvernement est confronté à une impopularité croissante. Cela signifie qu’à partir de maintenant, des sections des masses qui soutenaient et s’identifiaient au gouvernement vont inévitablement s’éloigner des partis de la coalition et du gouvernement. Il existe désormais une réelle possibilité de développement d’une opposition de masse conduisant à des actions de masse contre les mesures du gouvernement et contre le gouvernement lui-même.

D’autre part, les forces de droite dirigées par l’UNP se développent encore aujourd’hui en raison des politiques du gouvernement, qui ont appauvri les masses et accru leur misère d’une manière sans précédent.

Jusqu'à présent, la classe ouvrière a été empêchée de faire valoir ses revendications dans la perspective de l'action syndicale, principalement par le LSSP et le PC - les partenaires de la coalition - sous prétexte de la nécessité pour les travailleurs de se sacrifier et de produire davantage pour le « socialisme ».

Alors que le « sacrifice » était la note clé de la propagande du LSSP, le PC (pro-Moscou) dirigé par l'aile [SA] Wickremasinghe avait adopté, dès le début, de manière plus opportuniste, une position critique par rapport aux politiques du gouvernement qui affectaient négativement le niveau de vie des ouvriers et des travailleurs.

Face à la sévérité des mesures gouvernementales contre les masses, le PC(M) devint plus « critique » et appela le gouvernement à ne pas augmenter le fardeau des masses, mais plutôt à frapper les impérialistes et à procéder à davantage de nationalisations.

L'aile Wickremasinghe du PC(M) n'avait pas pour objectif d'affaiblir la coalition mais de rassembler les masses autour d'elle, en tant que force la plus « progressiste » et la plus « dynamique » de la coalition. Cependant, de manière inattendue pour le PC dirigé par Wickremasinghe, malgré ses expressions de loyauté continue, les partenaires de la coalition, le SLFP et le LSSP, dans le but de poursuivre la trajectoire à droite de leur gouvernement, lui ont montré la porte. Cette aile du PC(M) a été expulsée du gouvernement de coalition.

En réponse aux pressions de la base syndicale, les dirigeants bureaucratiques du LSSP et de l'aile Keneuman du PC(M) ont cherché à se donner l'impression d'être prêts à mener les travailleurs dans la lutte pour défendre leur niveau de vie. Ils ont récemment présenté, par l'intermédiaire de la centrale syndicale de coalition (JCTU), vingt-huit (28) revendications aux employeurs et à leur propre gouvernement.

Le caractère frauduleux des manœuvres des dirigeants syndicaux du LSSP ainsi que des deux ailes du stalinisme (PC [Moscou]) est déjà mis en évidence par leur défense du gouvernement de coalition à l’égard des dernières mesures (réduction des rationnements du riz, de la farine et du sucre le 1er octobre et augmentation des prix). Loin de chercher à mobiliser les travailleurs pour la lutte, ils rivalisent entre eux pour les appeler à de nouveaux sacrifices dans une soi-disant crise alimentaire nationale.

Dans le secteur des plantations, les deux plus grands syndicats sont le CWC (Ceylon Workers Congress, dirigé par Thondaman) et le CDC (Ceylon Democratic Congress, dirigé par Aziz, allié à la coalition). En tant que dirigeant syndical d’extrême droite, affilié à la CISL, 22 proche des Etats-Unis, Thondaman menace de lancer une action syndicale pour obtenir gain de cause sur les revendications salariales mensuelles des travailleurs des plantations. Cependant, Thondaman et certains dirigeants syndicaux de moindre envergure qui lui sont alliés ont déjà abandonné toute idée de grève à l’appel du ministre du Travail.

En ce qui concerne Tampoe, son habituel faux combat a été exposé depuis un certain temps. Avec l'aide de ses amis centristes du Secrétariat unifié, Tampoe a obtenu de la publicité dans leurs journaux pour une « grève de la faim d'un jour » des travailleurs en protestation contre les actions et la politique du gouvernement. En fait, pendant tout ce temps, les travailleurs d'un certain nombre d'entreprises appartenant à d'autres syndicats non coalisés se sont mis en grève malgré les possibilités d'action du gouvernement contre eux. C'était donc une fausse image que Tampoe a cherché à peindre, comme si là où personne n'osait appeler à la grève dans des conditions d'urgence, il a au moins appelé à une « grève de la faim » des travailleurs contre le gouvernement ! En fait, les journaux du Secrétariat unifié avaient parlé d'une « grève de la faim » d'un million de travailleurs ! Mais cette prétendue grève de la faim d'un jour était une farce.

La réaction des groupes d'intérêts particuliers fut particulièrement intéressante. Dans ses commentaires éditoriaux, le Ceylon Daily News félicitait Tampoe pour cette « grève de la faim » non violente d'une journée et l'appelait à poursuivre cette grève plus longtemps, car le ministre des Finances, N.M. Perera, lui-même, l'approuverait volontiers au vu de la détérioration de la situation alimentaire dans le pays !

Et la réaction de Tampoe aux discussions sur la présentation de « vingt-huit revendications » des syndicats de la coalition fut d’appeler à sa grève habituelle de « courte durée » (grève de 2 heures) pour un rassemblement de masse du CMU au cours duquel il fut le seul orateur, et au cours duquel il appela la classe ouvrière de Ceylan à abandonner la coalition et les autres dirigeants syndicaux et à adopter la bannière du CMU !

La ligne politique de Tampoe dans le contexte actuel est la même ligne traîtresse de « l’unité de gauche » que le LSSP et le PC ont propagée avant d’adopter finalement une coalition avec le SLFP. Tampoe a lancé un appel à « reconstruire le mouvement de gauche » alors qu’il est impératif de dénoncer de manière cohérente et sans compromis le « gauchisme » du LSSP, des deux ailes du PC(M), des groupes du PC(Pékin) et de tous les autres imposteurs « de gauche ». C’est la tâche de l’avant-garde révolutionnaire de dénoncer la politique frauduleuse de Tampoe qu’il poursuit au nom du trotskisme.

L'avant-garde révolutionnaire a pour tâche de dénoncer à la fois la fraude de l'aile Wickremasinghe du PC(M) qui continue de colporter une politique de collaboration de classe de coalition et également la voie droitière que le SLFP et le LSSP poursuivent pour plaire aux intérêts particuliers, locaux et étrangers.

Il est particulièrement nécessaire d’avertir la classe ouvrière que le gouvernement de coalition ne cherche pas à courtiser la classe ouvrière, mais à réprimer et à détruire le mouvement syndical et toutes les organisations de la classe ouvrière, ce qui pourrait bien ouvrir la voie à un régime de police militaire à part entière.

Il est clair que dans l'état actuel des dirigeants syndicaux, tant des syndicats de la coalition pro-gouvernementale que des syndicats dits indépendants, la tâche de mobiliser les travailleurs pour une lutte unie contre le gouvernement et la classe capitaliste est loin d'être facile. Néanmoins, cela reste la question brûlante pour la classe ouvrière aujourd'hui. Cela signifie que c'est la tâche de l'avant-garde révolutionnaire de commencer maintenant la lutte contre les dernières mesures du gouvernement et pour d'autres revendications pressantes des travailleurs et des travailleurs, y compris les revendications à caractère transitoire, malgré l'opposition des dirigeants syndicaux bureaucratiques - de la coalition aussi bien que des syndicats dits indépendants, y compris le CMU dirigé par Tampoe.

En fait, ces derniers temps, des tendances antibureaucratiques sont apparues dans de nombreux syndicats, qu'ils soient favorables au gouvernement ou non. Dans certains syndicats, les oppositions antibureaucratiques ont réussi à évincer les dirigeants conservateurs et bureaucratiques de ces syndicats. Ce processus pourrait bien s'amplifier.

L'avant-garde révolutionnaire, tout en s'efforçant activement de s'enraciner dans la classe ouvrière, luttera pour un programme de revendications qui comprendra des revendications syndicales et aussi des revendications de caractère transitoire, par exemple la nationalisation sans indemnisation de toutes les plantations, des industries manufacturières, le contrôle ouvrier dans toutes les entreprises nationalisées. Il comprendra également des revendications pour la levée de l'état d'urgence et pour la libération de tous les prisonniers politiques. A cet égard, la tradition des réformistes et des centristes a été de se contenter d'énumérer des revendications transitoires sans chercher à développer une lutte autour de ces revendications.

C'est dans cette perspective que le Parti des travailleurs révolutionnaires cherche aujourd'hui à intervenir dans la situation de Ceylan. Et ce n'est pas la politique vaine et source de divisions qui est nécessaire, mais une politique visant à donner une perspective révolutionnaire et à apporter une politique révolutionnaire aux éléments avancés des syndicats existants, en créant des groupes politiques au sein de ces derniers ; telle est la tâche.

L'intervention du Revolutionary Workers Party est nécessairement limitée par ses forces et ses ressources actuelles. Mais c'est dans la mesure où le Revolutionary Workers Party réussira à intervenir dans le mouvement de la classe ouvrière et des masses dans une perspective révolutionnaire, et dans la mesure où il réussira à mener une lutte sans compromis et cohérente contre le stalinisme, le maoïsme et toutes les formes de réformisme et de révisionnisme, qu'il s'agisse du Secrétariat unifié ou de Healy, qu'il pourra s'engager avec succès dans la lutte pour le trotskisme, pour la construction de la direction révolutionnaire, c'est-à-dire du parti révolutionnaire, à Ceylan.

Notes

1 Le faux Secrétariat unifié trotskiste fut formé en 1963 à la suite de la réunification du Socialist Workers Party (US) dirigé par Farrell Dobbs avec le Secrétariat international (SI) de Michel Pablo, Ernest Mandel, Pierre Frank et Livio Maitan. Le SWP avait rompu avec le Secrétariat International en 1953 pour protester contre la liquidation par Pablo des sections de la Quatrième Internationale au sein des partis dominants staliniens et sociaux-démocrates. La « réunification » équivalait à un pacte de non-agression, balayant sous le tapis les problèmes qui avaient divisé les forces ostensiblement trotskistes pendant une décennie, et codifiant la capitulation du SWP devant le pablisme en appelant à soutenir les nationalistes bourgeois et les guérilleros paysans des pays sous-développés.

2 Le Lanka Sama Samaja Party (LSSP – Ceylon Socialist Party) a été fondé en 1935 par un groupe de jeunes intellectuels formés en Grande-Bretagne. Au cours de ses premières années, le LSSP était une organisation de masse peu structurée, engagée dans le socialisme mais avec un programme fondamentalement réformiste. L'aile stalinienne dirigée par Pieter Keuneman fut expulsée en 1940 à la suite du pacte Hitler-Staline et des revirements des staliniens dans leur attitude à l'égard de la Seconde Guerre mondiale. Le LSSP s'opposa à la guerre, ce qui poussa les Britanniques à emprisonner ses dirigeants.

3 Une minorité d'origine indienne du sud. Une partie des Tamouls est présente sur l'île depuis l'époque précoloniale. La grande majorité, qui constitue la majeure partie des travailleurs des plantations de Ceylan, a été importée par les Britanniques au milieu et à la fin du XIXe siècle pour travailler dans les plantations de café, puis de thé. Les Tamouls représentent environ 10 % de la population de Ceylan. Cependant, en 1949, plusieurs centaines de milliers de travailleurs des plantations tamouls (qui avaient le droit de vote depuis 1931) ont été privés de leurs droits civiques. Depuis lors, les conditions discriminatoires en matière de citoyenneté ont fait de la grande majorité des Tamouls officiellement apatrides, sans droits légaux ni à Ceylan ni en Inde.

4 Ernest Germain, « Le frontisme populaire à Ceylan : de l’hésitation à la capitulation », International Socialist Review, automne 1964.

5 Le Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP) est né en 1951 lorsque le S.W.R.D. Bandaranaike s’est séparé du Parti national uni (UNP) alors dominant, en raison du malaise généralisé de la classe dirigeante face à la corruption généralisée du gouvernement de l’UNP. Bandaranaike, ancien bras droit du leader de l’UNP D.S. Senanayake, a combiné un programme de chauvinisme cinghalais virulent et de cléricalisme bouddhiste avec une timide réforme agraire. Son SLFP a particulièrement séduit la paysannerie et l’intelligentsia rurale cinghalaises.

6 E. Germain, op. cit.

7 Le Parti bolchevique Samasamaja est né d'une polarisation factionnelle et d'une scission au sein du LSSP en 1942, qui a donné naissance à deux groupes s'appelant tous deux « le LSSP » et opérant à Ceylan pendant les dernières années de la guerre. Le groupe le plus à gauche est resté affilié au BLP (Inde) et après la guerre, une lettre du BLPI du 8 octobre 1945 expulsant les dirigeants du groupe de droite (N.M. Perera et Philip Gunawardena) a officialisé la scission. Après une tentative avortée à la fin de 1946 de réunifier les deux groupes, le groupe de gauche dirigé par Leslie Goonewardene, Colin de Silva, Samarakkody, de Souza et d'autres, qui était le plus petit groupe, a changé de nom pour devenir le BSP. Cependant, le 4 juin 1950, les deux groupes ont été réunifiés pour former le LSSP, avec un groupe autour de Philip Gunawardena qui s'est séparé vers la droite.

8 Le gouvernement britannique a accordé à Ceylan une Constitution recommandée par la Commission Soulbury en 1946 afin d'apaiser les revendications d'indépendance politique après la guerre. Cette constitution prévoyait la nomination d'un gouverneur général qui conservait le contrôle des affaires étrangères, de la défense et des droits des minorités. La constitution ne prévoyait même pas le statut de dominion (une « indépendance » au sein du Commonwealth), qui lui fut accordé séparément en 1948. D'autres accords garantissaient aux Britanniques l'utilisation continue des bases militaires à Ceylan et d'autres privilèges.

9 E. Germain, op. cit.

10 Le Parti national uni (UNP) a été créé par le ploutocrate DS Senanayake en juin 1946 et a pris le contrôle du gouvernement des Britanniques lors des élections de 1947. Senanayake s'était séparé du Congrès national de Ceylan, une formation bourgeoise indépendante et exclusivement cinghalaise, lorsque le CNC avait admis les staliniens pendant la Seconde Guerre mondiale.

11 Le Mahajama Eksath Peramuna (MEP - Front populaire uni) a été formé en février 1956 en tant que coalition du SLFP avec divers groupes chauvins religieux et cinghalais et le « LSSP » de Philip Gunawardena. Lorsque le gouvernement Bandaranaike s'est effondré en 1958-59, le groupe Gunawardena a adopté le nom de MEP pour ses campagnes électorales ultérieures.

12 Une grève politique de masse.

13 Le Comité international fut formé par les sections de la Quatrième Internationale qui rompirent avec le Secrétariat international pabliste en 1953. Le CI comprenait le SWP dirigé par JP Cannon, la majorité de la section française dirigée par Bleibtreu-Lambert et le groupement britannique dirigé par G. Healy.

14 Le Front uni de gauche (ULF) était un bloc électoral lors des élections de 1963 du LSSP, du Parti communiste et du député européen de Philip Gunawarden sur un programme commun de réformes minimales.

15 LD Trotsky, « L’agonie du capitalisme et les tâches de la Quatrième Internationale (Le programme de transition) », 1938.

16 Le discours du Trône, prononcé par le premier ministre, présente le programme du gouvernement au début d'une législature. Le vote d'un parti sur le discours du Trône est une indication importante de l'attitude de ce parti à l'égard du gouvernement.

17 Le Ceylon Mercantile Union (CMU) est un syndicat de taille moyenne composé de fonctionnaires, d'employés de bureau et de divers autres employés de bureau. Dirigé par Bala Tampoe du LSSP(R), il s'agissait de l'un des rares syndicats importants à se démarquer des fédérations dirigées par le LSSP, désormais profondément réformiste, et par les staliniens pro-Moscou et pro-Pékin.

18 Le Parti révolutionnaire Samasamaja (RSP), qui, lors d'un congrès à la fin de 1972, a changé son nom en Parti révolutionnaire des travailleurs (RWP).

19 Pour plus d'informations sur la tentative de dissimulation du scandale Tampoe par le Secrétariat américain, voir « The Case of Bala Tampoe » dans Spartacist n° 21, automne 1972.

20 Le Janatha Vikmuthi Peramuna (JVP-Front de libération du peuple), une organisation guévariste de jeunes étudiants et paysans, a mené une révolte de jeunesse à grande échelle dans les zones rurales cinghalaises au printemps 1971, contre le gouvernement de coalition du SLFP, du LSSP et du PC (Moscou). Dans une remarquable démonstration de solidarité contre-révolutionnaire, le gouvernement a été aidé par les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'URSS, l'Inde, le Pakistan et l'Égypte, tandis que la Chine a donné son soutien politique explicite à la répression sanglante du soulèvement !

21 Wijeweera est un ancien membre du PC pro-Moscou qui avait commencé à organiser le JVP en 1966, en se constituant un large public parmi les étudiants universitaires et les diplômés sans emploi. Sa propre politique était essentiellement un « stalinisme insurrectionnel » de type guévariste. Comme le camarade Samarakkody l'a noté dans « Politique de tromperie », « le JVP avait complètement ignoré les travailleurs des plantations (en grande partie d'origine indienne tamoule) et n'avait aucune position sur la question brûlante de la minorité tamoule – leur langue et leurs autres droits – le chauvinisme cinghalais était clairement évident dans leur politique. »

22 La Confédération internationale des syndicats libres (CISL), créée en décembre 1949 sous le patronage des dirigeants de l'American Federation of Labor (AFL), était un centre international de syndicats anticommunistes soutenu par la CIA. Le CIO y adhéra immédiatement, acceptant au passage des fonds de la CIA. De nombreux syndicats de la CISL avaient auparavant fait partie de la Fédération syndicale mondiale dominée par les staliniens et leur scission fut l'une des premières étapes de la « guerre froide » lancée par l'impérialisme américain.